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5 juillet 2018 4 05 /07 /juillet /2018 05:30

Imprimerie Moutot (92 Montrouge), mars 2006.

 

Emile Mauny et Léo Poncet sont instituteurs à Courlon dans l’Yonne quand éclate la guerre. Michel Mauny, leur petit-fils, a tiré un ouvrage des nombreuses lettres échangées entre ses grands-parents pendant cette période.

« Ce témoignage exceptionnel offre une peinture vivante tant du front que de l’arrière. Couvrant la totalité de la durée du conflit, il ne se limite pas à l’indéniable leçon de courage fournie par le soldat. Il traduit la vision non d’un militaire, mais d’un citoyen au combat, d’un homme mûr, et au-delà, celle d’un couple d’instituteurs possédés par une « fringale d’enseigner », même au plus fort de la tourmente. 

Michel Mauny 2005»

Le parcours d’Emile passera par Roucy, où, bien que n’ayant pas vécu directement l’évènement, il sera très marqué par l’exécution des quatre premiers fusillés de Roucy (Lucien Baleux , Emile Frédéric Lhermenier, Félix Louis Milhau et Paul Pierre Regoudt) : « Il me semble que moi qui ai l’habitude de vivre avec les enfants et les jeunes gens, je serais devenu fou si on m’avait obligé à participer à ce drame. »

Vous trouverez  ci-dessous quelques courts extraits de ce livre qui, nous l’espérons, vous donnerons l’envie de le lire.

Emile Mauny affecté au 246e R.I. arrive dans le secteur de Roucy :

 

Page 97,  février 1916, Emile vient d’arriver près de La-Ville-Bois-les-Pontavert :

«Le 14 février :

Le 75 tire à outrance en ce moment. Je suis toujours en première ligne… Nous n’avons pas beaucoup de pertes (1 blessé légèrement en 4 jours). Nous avons très probablement devant nous les Hussards de la Mort, à pied pour l’occasion et placés en tranchées. Nous mettons des bottes en tissu imperméable pour circuler dans les boyaux…. »

Page 97 :

« Le 15 février :

Après 4 jours en première ligne, nous sommes en seconde. Nous restons vulnérables en ce qui concerne les obus pendant un mois et demi, tantôt à l’avant, tantôt à l’arrière. Il en tombe moins qu’en Artois. Nous sommes à 3 mètres de profondeur, couchés dans des paniers en grillage. Nous y resterons 4 jours. Nous faisons les corvées de première ligne. (…)

Hier, après avoir clos ma lettre, il nous est arrivé quelque chose comme 100 torpilles. Je n’ai pas entendu dire qu’il y ait eu des victimes. C’est gentil, comme tu vois, le séjour au front. Le plus drôle, c’est qu’on regarde distraitement tomber tout cela autour de soi et on ne craint guère que les gros obus. »

Page 98 :

« Le 17 février :

Nous sommes toujours dans notre trou. Dehors les obus tombent de temps en temps. Les balles sifflent par-ci par-là et dès qu’un petit groupe des nôtres devient par trop visible, le crépitement d’une mitrailleuse rappelle chacun à la réalité. Quelle vie ! Dire qu’il existe derrière nous des gens qui continuent paisiblement leur petit train sans se soucier du lendemain, sans songer aux pertes qui sont inévitables pour soutenir seulement nos positions… »

Page 98 :

« Le 18 février :

… Le bourg le plus rapproché de nous et qui paraît avoir été assez important (sur l’Aisne) est en ruines. C’est lugubre toutes ces maisons ouvertes, éventrées, dont portes et fenêtres ont disparu, ces murailles criblées d’éclats d’obus et de balles, ces rues dans lesquelles circulent seulement les détachements de troupes de passage. Nous avons traversé tout cela en venant ici. »

Page 105, le 23 mars :

« … je suis sergent d’aujourd’hui. Je ne tire pas vanité de mon avancement mais ce galon de sous-officier, j’ai conscience de l’avoir gagné au front. Le capitaine me l’avait laissé entendre et le lieutenant (le capitaine vient d’être tué) qui d’ailleurs me connaissait a tenu la promesse. J’aurais peut-être préféré une citation mais je me contente. Maintenant, je n’aurai plus à traîner que 88 cartouches au lieu de 200, c’est une grande différence de poids…. »

Page 111, le 27 mars :

« … Depuis le 10 mars, une attaque de notre part était certaine pour reprendre le « Bois des Buttes ». On s’y  préparait partout et nous savions bien que cela se produirait avant fin avril. Je ne te l’ai pas dit d’abord parce que je craignais que la lettre ne soit interceptée, ensuite pour ne pas te tourmenter…/… le 25 à 7 heures du matin, le bombardement commença. Tu ne peux te faire une idée de ce que c’est qu’un bombardement. Il parait que nous avons déversé quelque chose comme 80 000 obus. Les Boches ont répondu par autant. C’est te dire quel fracas cela peut faire. A 4 heures 30 du soir, l’attaque d’infanterie s’est déclenchée. Nous étions en troisième vague et nous étions parvenus à prendre nos positions de départ vers 5 heures. A ce moment, les troupes de tête, après avoir pénétré dans les tranchées ennemies battaient en retraite devant des forces plus élevées et nous ne pouvions plus faire que nous abriter contre les obus de 105 qui pleuvaient drus comme grêle au milieu de nous. Vers 10 heures du soir, on nous fit sortir des abris pour nous porter en avant. A ce moment, pendant que je faisais sortir mes hommes, un obus de 105 arriva dans la tranchée et passa entre un adjudant et moi (nous étions seulement à deux mètres l’un de l’autre) et éclata aussitôt. Il était sans doute de mauvaise qualité car il fusa. La déflagration de la poudre atteignit l’adjudant et tomba et le culot de l’obus, tout entier, m’atteignit au côté gauche, à hauteur de la hanche. Par bonheur, j’avais de ce côté une musette bourrée de linge de rechange et contenant mon caoutchouc. Le choc fut très violent. J’oscillais 2 ou 3 fois autour de mon fusil avant de m’abattre comme une masse, le nez en avant, mon casque allant rouler à quelques pas. J’avoue que je ne pus m’empêcher de pousser un cri terrible… »

Page 115 :

« Lorsque l’on parle des répressions qui ont été exercées contre des soldats mutinés, on pense aux évènements de 1917 survenus à la suite de la désastreuse offensive menée par le général Nivelle au « Chemin des Dames ».Ces dramatiques condamnations ont débuté bien avant. Pourtant, dans sa lettre à Léa en date du 2 mai 1916, Emile écrivait :

«  Tu croyais, me dis-tu, que certains hommes pouvaient être fusillés. C’est une chose impossible cela. »

On sera donc surpris de lire dans celle du 23 mai (3 semaines plus tard seulement) :

« Il s’est passé hier une séance bien peu intéressante. 4 soldats du 96e ayant été condamnés à mort, les compagnies du 5e bataillon du 246e ont été chargées de fournir les 4 pelotons d’exécution. A ma compagnie, il fallait 5 soldats, 4 caporaux, 5 sergents. Par bonheur, je n’ai pas été désigné pour cette horrible besogne. Les camarades nous ont raconté la scène. C’était lugubre, poignant. Tous étaient hébétés d’avoir participé à cette exécution. Peut-être ces 4 malheureux avaient-ils mérité leur sort (je ne sais pas), mais on devrait bien trouver un autre moyen d’exécuter la loi au siècle où nous sommes. L’un  d’eux avait paraît-il 18 ou 19 ans. Il me semble que moi qui ai l’habitude de vivre avec les enfants et les jeunes gens, je serais devenu fou si on m’avait obligé à participer à ce drame. Je te raconterai ces choses que je n’ai portant pas vues mais qui ont hanté mon esprit toute la journée hier. »

Paul Tuffrau, alors capitaine placé à la tête d’une compagnie de mitrailleuses du régiment d’Emile, rapporte qu’un homme a été frappé de folie à la suite de ce drame. Il se sentait compromis, ayant inclus dans une lettre à ses proches la phrase : « Au bout de vingt mois de campagne, il fallait que les chefs soient vraiment cruels pour mettre quatre de nos camarades au poteau ». Obsédé par l’idée d’être lui-même fusillé, il sombra dans une démence suffisamment grave pour justifier son évacuation. »

Page 123 :

« Jusqu’au 12 juillet 1916, les lettres d’Emile relatent sa longue marche sur Verdun. 

…/…

Le 10 juillet :

Nous nous rapprochons de la grande bataille ! On s’est battu par ici au début de la campagne. Les villages sont aux ¾ incendiés. Les tombes individuelles sont légion, à travers les campagnes. Pauvres petits tertres où l’herbe pousse aujourd’hui, entourés de perches pour en signaler la présence. On a enterré les cadavres à l’emplacement même où ils ont été trouvés. Que de misères ! Un clair filet d’eau traverse le petit village où nous sommes. C’est ici la source d’une rivière connue. On la passe presque à pied sec, d’ailleurs elle coule au beau milieu de la rue*.

*Il s’agit du village de Sommaisne dans la Meuse, près de Triaucourt-en-Argonne, à 20 km au nord de Bar-le-Duc, et la petite rivière n’est autre que l’Aisne. L’étymologie de Sommaisne est « tête de l’Aisne ». »

Page 232 :

« Emile mourut de maladie le 2 décembre 1946. Léa lui survécut jusqu’au 11 avril 1952. » 

 

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