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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 21:30

img513Henry CANOVILLE, Aspirant d’artillerie. Lettres d’un Bleuet – Une année au front – 4 Août 1917 – 29 Août 1918.

(Pierre Téqui, libraire-éditeur, Paris, 1922.)

Henry-Jean-Eugène Canoville est né à Nogent-sur-Marne, le 2 octobre 1898. Il entre au Collège Saint-Paul de Cherbourg le 14 octobre 1907 et achève ses études, le 12 juillet 1916, avec le grade de bachelier en philosophie.

Il se destine à la vie monacale, mais le 2 août 1914, la guerre est déclarée, et son noviciat au couvent dominicain du Saulchoir, en Belgique, reportée.

Le collège Saint-Paul manque de professeurs : il s’offre à les remplacer, mais le 1er décembre 1916, à l’âge de 18 ans, il contracte un engagement de quatre années sous l’uniforme bleu horizon.

Le lendemain, il est incorporé au 110e régiment d’artillerie lourde. Neuf mois plus tard, il passe au 9e groupe, et le 4 août 1917, il arrive sur le front de l’Aisne. C’est à partir de cette date que commence la correspondance qui fait l’objet de cet ouvrage et dans lequel nous trouvons cette description de Roucy en 1917 : 

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Henry CANOVILLE à la caserne

Pages 106 à 109 :

« 19 octobre. »

« - Roucy. Tableau de guerre. La route principale qui zigzague à travers le village a été camouflée minutieusement et les Boches ont beau écarquiller les yeux dans leurs lunettes, ils ne voient que le gris des filets. Rangées de maisonnettes toutes vieilles, avec deux pieds de vigne desséchée qui se croisent au-dessus de la porte… ; petits jardinets avec quelques fleurettes capricieuses qui mettent un peu de fraîcheur, de jeunesse dans le cadre vieillot… Un peu plus loin, des maisons neuves, badigeonnées de peinture jaune clair ; en grosses lettres aux couleurs criardes rangées en bataille sur les façades : Débit-Restaurant. Ça, c’est la note moderne, mais les obus se moquent de l’art moderne aussi bien que des vieilles choses… Les murailles flamboyantes de peinture neuve, comme les pauvres murs de terre glaise sont égratignés, éraflés, troués par les éclats. Les poutrelles en fer, comme les vieilles poutres grossièrement taillées et piquetées de trous de vers sont déchiquetées et rompues… les toitures en tuiles moussues et les légères couvertures en ardoises sont disloquées et s’effondrent petit à petit… Plus de respect pour ces abris du pauvre bonheur humain, mais la lutte brutale, stupide, aveugle…

340. 2a

La route principale... a été camouflée minutieusement...

Sur la route, c’est un grouillement prodigieux de tuniques bleues, vertes, grises, jaunes… vieux cantonniers crottés qui passent et repassent leur balai d’un geste lassé, indifférent ; des plantons à cheval qui trottinent, un gros sac ballant sur le côté ; grands Marocains déhanchés, souffreteux, « crétis » par le froid. Il y a des vieux, des jeunes… des tristes, des gais… des hommes à la fière allure, des êtres déchus… Toute l’humanité est représentée dans cette cohue… Mais voilà une femme en sabots qui traverse la rue, puis une autre… ; elles vont vers une petite fruiterie où l’on vend surtout… café, vin, cartes postales…

Au milieu de cette bourgade figée dans l’horreur de ses ruines, j’aperçois quelques intérieurs proprets… encore des indéracinables ! et ma pensée me ramène à l’arrière, dans les petits villages intacts, puis, plus loin encore… plus loin toujours… vers nos paisibles villages normands… moins actifs, moins bruyants qu’autrefois… mais tous debout…

- Surtout ne vous inquiétez pas ! les Boches semblent dédaigner notre position… Pas un obus pour nous ! Je n’ose m’en plaindre, car je serais reçu par vous de belle façon !... et pourtant…

Merci de ta lettre si gaie, ma bonne Grande, comme tu m’as amusé !... j’en ris encore de bon cœur, tout seul, dans mon bureau…   

20 octobre.

Continuons notre promenade à Roucy.

… Un peu partout des écriteaux bizarres : « Dépôt de morceaux de pain. – Caves refuges. – Abri en cas de bombardement seulement. – Au sortir du village, méfiez-vous, cachez-vous. Longez les murs. »

A gauche un petit chemin qui conduit à la vieille église : à l’extérieur, massive… ; à l’intérieur, pis encore, laide ; affreux badigeons tout neufs, quel goût ! On peut pardonner au style balourd patiné par le temps, mais ces peinturlurages déshonorent la pierre ! Pas de statues, mais des découpures en carton, plaquées impitoyablement contre le mur.

41.2

La vieille église... massive (avant la guerre)

Lorsque j’y suis entré, c’était dimanche dernier, un prêtre-soldat chantait les vêpres au milieu de l’église à peu près vide… ; quelques poilus affalés sur les bancs, la capote baillant comme eux, un vieux bonhomme hurlant les répons, deux ou trois religieuses très recueillies qui jetaient un peu de « divin » dans le prosaïsme de l’ensemble… J’ai prié... J’ai rêvé…

Je sors de l’église et je me mêle de nouveau à la cohue du dehors… Tiens ! en plein au milieu de la route, un abreuvoir qui donne du cachet à ce petit coin banal : une immense vasque de pierre, une colonne bien taillée d’où l’eau ruisselle… Puis la longue file de toits effondrés et de murs croulants reprend, lamentable… A une fenêtre branlante pend une cage… mais elle est vide, la vie s’est envolée de ce milieu de misères…

140 A

En plein au milieu de la route, un abreuvoir...

Tout près, dans une maison épargnée, éclate une fanfare joyeuse… C’est l’Orphéon du X qui fait répétition, et cet air emballé sonne étrangement parmi ces ruines… Je m’éloigne… Le Château m’apparaît alors dans toute sa puissance intacte ou presque : quelques trous dans la toiture, des vitraux brisés, c’est tout…, il étale, tranquille, sa fierté au grand soleil…

370 A

Quelques trous dans la toiture...

Ce petit voyage à l’échelon m’a rappelé bien d’autres souvenirs, et en particulier, ces fameuses corvées de nuit, sous bois, où l’on ne voit même pas le conducteur qui est devant soi, où l’on marche penché sur l’encolure de son cheval, pour éviter le coup de fouet des branches… On se baisse pour tâter les traits, car si le cheval s’empature, il se blesse ou tombe, attention !... « Attention, le bleu ! un trou d’obus à droite ! Tiens bien les chevaux ! »

… Mais je suis obligé de vous quitter, tant aimés, le travail m’appelle… et je m’en réjouis, comme vous le ferez vous-mêmes, car cette besogne pressante ne donne pas au cafard le temps de faire son œuvre sournoise et… dévastatrice pour les courages. Si j’avais trop de temps libre, voyez-vous, la position deviendrait pour moi un autre échelon moral, et le mien, mon moral, descendrait au lieu de monter ainsi que tout échelon y oblige… Plaisanterie alambiquée bien digne, n’est-ce pas, d’un… de la lourde ! » 

…/…

Pages 149 et 150 :

21 novembre.

« …Un dernier regard sur la Carrière où j’ai passé des heures intéressantes, impatientes aussi. Merci, mon Dieu, de toutes les grâces que vous m’avez accordées dans ce petit coin de la grande bataille !... et je m’éloigne…

Roucy !... Je suis un peu fatigué, j’ai la bouche sèche, je voudrais prendre un petit repas. J’entre dans un restaurant. Une femme, très aimable s’excuse, répond qu’elle n’a rien… Je ne crains pas alors de me faire… mendiant : je vois un poilu sur le seuil d’une porte : « Dis donc, vieux, tu n’aurais pas un peu de pain à me donner ? » - « Si, je n’ai pas fini ma boule… Viens, petit ! » J’ai du pain, je vais vers la fontaine pour l’humecter d’eau et me rafraîchir…, un poilu m’arrête : « Mais, à deux pas d’ici une société américaine prépare des boissons chaudes… gratuites. Vas-y, mon petit gars… Au fond de la ruelle à droite. »

Au fond de la petite ruelle à droite, une cour… Sur une table : une boîte de conserves vide…une louche. A côté, d’immenses marmites où fument des infusions gigantesques de thé… Je demande timidement… Le cuistot me répond paternellement : « As-tu ton quart ? » - « Non. » - « Eh bien, prends la boîte sur la table, et ne te gênes pas… Vide la marmite, si tu veux… » La « boîte » de tout le monde… J’ai presque envie de refuser… Mais, je contrarierais le brave homme… et j’y vais… tout simplement.

Je sors, gratuitement bien réchauffé… J’aperçois une auto que se dirige vers Ventelay…

Au bureau, le chef me reçoit gentiment… »

Pages 158 et 159 :

« Gernicourt, 10 décembre »

Le soir même, après avoir confié mon sac à un complaisant brigadier (quels soucis m’a-t-il donnés, mon sac !) je pars, à pied, pour la position. Heureusement une auto rencontrée sur la route m’a conduit jusqu’à Roucy ; je me suis arrêté à la « Société anglo-américaine des boissons chaudes pour le réconfort du soldat ». Cette fois, je l’avais, mon quart. Puis j’arrive au bois de Gernicourt où la 14 a pris ses positions depuis une quinzaine de jours… » 

…/…

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L'aspirant Henry CANOVILLE

 

La dernière lettre d’Henry CANOVILLE est datée du 29 Août 1918. Sa vie s’achève ce jour là à Epagny, près de Vic-sur-Aisne.

Le livre se termine sur cette citation :

Page 451 :

EXTRAIT DE L’ORDRE GENERAL

Le général de Division, Commandant le 30e Corps d’Armée cite à l’ordre du Corps d’armée

CANOVILLE (Henry-Jean-Eugène)

Aspirant au 130e d’Artillerie lourde, 7e batterie.

« Jeune aspirant d’un courage calme, d’une énergie peu commune, ayant la plus haute conception du devoir. Mortellement atteint le 29 août 1918 en dirigeant le tir de sa section sous le feu de l’ennemi. »

Au Q. G., le 10 octobre 1918.

Le Général commandant le 30e C.A.,

Signé : PENET.

Médaille militaire. Croix de guerre.

 

N.B. : les photos d'Henry CANOVILLE sont extraites de l'ouvrage Lettres d'un Bleuet, les autres illustrations d'une collection particulière.

 

 

 

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Published by Le Regain - dans Roucy dans les livres
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