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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 17:46

Hommage à Yves Gibeau prononcé à ses obsèques

dans le vieux cimetière de Craonne, par le Père René Courtois*,

le lundi 17 octobre 1994

 

1994---19-octobre---L-Union-5-copie-1.jpg

  Comment évoquer notre ami Gibeau ?

  « Mille métiers et beaucoup de misère » a pu écrire son ami Philippe Meyer. Yanny Hureaux a pu relever aussi combien son existence fut déconcertante.

 Pour l’avoir bien connu et si souvent rencontré dans ces dernières années, je pense que les choses sont plus simples.

  Notre ami Yves est tombé un jour sur une planète qui n’était pas la sienne, mais la nôtre, avec son dur lot quotidien d’absurdités, d’affrontements et de bêtises.

  Il nous l’a si bien confié dans « Mourir idiot », son dernier ouvrage, qui est une sorte de longue lettre à ses amis :

« Ce que je cherchais, moi, c’était l’envie de vivre, la sérénité. Me réveiller en souriant aux anges et me coucher pareil comme un simplet ».

  « Le loup habite en paix avec l’agneau

La panthère se couche près du chevreau

Le veau et le lion mangent ensemble

L’enfant peut mettre la main sur le repaire du serpent »

  (livre d’Isaïe, XI, 6-9)

  Un univers aussi où les épées seraient transformées en charrues, comme le dit encore le prophète.

  Yves Gibeau avait rêvé tout simplement de retrouver l’harmonie paisible du Premier Jardin, à la première page de la Bible.

  Mais personne ne lui avait jamais dit que ce jardin-là ne se trouvait pas à l’origine des choses, mais au bout de chacune de nos vies.

  Alors, il errait au milieu de nous, se heurtant douloureusement aux vives encoignures des faits et des choses, comme un enfant perdu dans la pénombre d’un grenier inconnu.

  Sans doute aussi l’avions nous affublé injustement d’étiquettes abusives : « anarchiste », « antimilitariste », etc.

  C’est pourquoi d’aucuns avaient-ils été déconcertés par cette volonté de venir terminer sa vie aux abords de cette « arête vive du massacre » (Aragon), qu’est le Chemin des Dames.

  Plus étonnés encore de l’y voir errer quotidiennement, en quête d’on ne sait quel secret.

  Pour moi, c’est sûrement l’image que j’aimerais garder de lui :

Yves Gibeau, debout au milieu des champs nus du Chemin des Dames, découpant sur des ciels toujours mouvants sa silhouette si élégante.

  Debout et silencieux, le regard perdu au loin dans les vastes horizons de ces lieux, et tout entier plongé dans une intense méditation qu’on avait scrupule à interrompre.

  Sans doute, à ces instants-là, se murmurait-il les vers d’Aragon :

  « Créneaux de la mémoire ici nous accoudâmes

Nos désirs de vingt ans au ciel en porte à faux

Ce n’était pas l’amour mais le Chemin des Dames »

  De ces pèlerinages presque quotidiens au Chemin des Dames, il ramenait souvent ce qu’il appelait des « reliques » : fragments d’obus, insignes, morceaux de barbelés, simples objets de la vie quotidienne des soldats, etc.

  Chacune de ces « reliques » venait enrichir ce véritable sanctuaire de la mémoire qu’il avait constitué dans son grenier de Roucy et qui était à l’antipode d’une manie de collectionneur.

  A travers chacune de ces humbles choses que la guerre avaient abandonnées dans son vaste sillage, Yves Gibeau exprimait bien autre chose qu’un cri d’indignation à l’endroit d’un commandement militaire borné et inhumain. En réalité, il communiait intensément avec ces centaines de milliers de combattants des deux bords qui avaient vécu en ces lieux les épreuves les plus inhumaines et, pour beaucoup d’entre eux, le sacrifice suprême. Il leur tendait sa main.

  C’est pourquoi aussi on le surprenait si souvent dans les nombreux cimetières militaires de la région, s’attardant sur chaque tombe, s’épelant pour lui-même les noms de chaque croix, ces noms si simples dont chacun évoquait pour Yves Gibeau un destin personnel, un coin de France précis et tout un entourage familier propre. Tout cela qu’anéantit l’horreur des guerres. 

   Il reposera désormais dans ce lieu qu’il avait souvent hanté et si ardemment souhaité comme dernière demeure.

  Sur le flanc oriental du Chemin des Dames, où la falaise s’affaisse brusquement dans la plaine de Champagne, comme l’étrave d’un vaisseau allant vent debout.

  D’aucuns, parmi ses frères de plume, ont choisi un cimetière marin comme Valéry et Hugo. Yves Gibeau repose dans son cimetière forestier. Peut-être se murmure-t-il un vers de son ami ardennais André Dhotel :

  « Combien l’aurons-nous cherché l’introuvable clairière ? »

  Sa sépulture domine cette vaste plaine champenoise dont il est venu. Les vents de l’Est lui apporteront les rumeurs, les senteurs et les voix de cette terre où il avait ses racines.

  J’aime surtout que ce soit le soleil du matin, la fine pointe de la lumière de l’aube qui viennent le rejoindre quand prend fin la nuit. Ces nuits qui lui furent si angoissantes ces dernières années.

  De là aussi, il veillera sur la stèle qu’il fit élever à la mémoire d’Apollinaire, dans le bois des Buttes, où « Gui l’Artiflot » fut si grièvement blessé.

  Beaucoup ont retenu d’Yves Gibeau ses heures de révolte et ses moments de peine. La vérité, c’est qu’il connut aussi dans ses dernières années à Roucy beaucoup de moments de joie et de bonheur dans de multiples rencontres et dans la contemplation de la superbe nature qui l’environnait.

  Ne ferait-il pas sienne aujourd’hui cette suprême confidence de Georges Bernanos, cet autre grand révolté si souvent aux prises avec la bêtise humaine :

  « Quand je serai mort, allez dire au doux royaume de la terre que je l’ai aimé bien plus que je n’ai osé le dire ».

  Chacun de nous, aujourd’hui dans la peine, se murmure les mots de l’émotion qui nous étreint. Des paroles d’hommes, sincères certes, mais fragiles.

  Il me plaît quant à moi à placer en exergue de l’existence de mon ami Yves Gibeau la plus belle des béatitudes, n’est pas –elle- parole d’hommes :

  « Heureux les artisans de paix car ils sont appelés enfants de Dieu »

  (Evangile selon Saint Mathieu – V, 9)

 



Poème lu aux obsèques de Yves Gibeau :


AUTOMNE

 

Les feuilles tombent, elles tombent comme si elles venaient de loin.

Comme si de lointains jardins se fanaient dans les cieux.

Elles tombent avec des gestes de refus.

Pendant les nuits tombe la lourde terre

Depuis toutes les étoiles, dans leur solitude.

Tous, nous tombons. Cette main-là, elle tombe.

Et cette autre aussi. Cela nous est commun à tous.

Mais il est quelqu’un qui tient toutes ces chutes,

Avec une infinie douceur entre Ses mains.

 

Rainer Maria Rilke

 

 

 

* Originaire de Martelange en Belgique, le Père René Courtois, ordonné en 1955 dans la Compagnie de Jésus, est arrivé en 1966 à l'Abbaye de Vauclair sur laquelle il a veillé pendant 40 ans.

Vivant en ermite près de ces pierres, il en a dirigé les fouilles avec de jeunes universitaires et des bénévoles du groupe "Source".

Le Père Courtois était un spécialiste reconnu du Chemin des Dames et un ami d'Yves Gibeau.

Chevalier de la Légion d'honneur, chevalier des Arts et Lettres, officier des Palmes académiques, il est mort à Laon le 28 février 2005.

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