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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 17:29
Roland DORGELES à Roucy

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Roland DORGELES. Le cabaret de la Belle Femme.

(Albin Michel.1928)

 

Le Cabaret de la Belle Femme ! Un nom qui les faisait rêver, les poilus, sevrés d'amour ou tout simplement de féminité, au long des nuits de la guerre... Mais quand ils y parvinrent, pour une fois volontaires de bon coeur, afin de repérer et occuper la position, il n'y avait plus qu'un tas de gravats et de tuiles brisées.
Le romancier des Croix de bois, un des classiques de la Grande Guerre, nous raconte ici la guerre au quotidien, sans grandiloquence. Parfois humoristique, parfois ému, souvent désenchanté, Roland Dorgelès s'intéresse peu aux idées générales, à l'Histoire avec majuscule. Il s'intéresse à l'homme, à l'humanité ordinaire, à ses misères, ses cocasseries, ses petitesses et quelquefois sa grandeur.

 

Pages 28 - 29:

« Ah ! les belles du front…

Je vous ai pourtant connues, lorsque j’étais là-haut, mais je n’ai pas su vous voir, et à présent un cuisant regret me point d’avoir passé si près de l’aventure sans la saisir, si près du bonheur sans le comprendre.

L’amour, c’était peut-être vous, belle épicière de Roucy, aux joues luisantes et rouges comme des pommes, qui poursuiviez à votre caisse un rêve nostalgique de corsages en tussor et de triple extrait de lilas blanc. S’écrasait-on dans votre boutique ! Combien de boîtes de conserves achetées pour vous plaire, de livres de chocolat, de savons, de fromages ! Oublierez-vous jamais tous ces adorateurs élégamment boudinés dans leurs capotes sales, qui vous soufflaient dans le cou des madrigaux de gorille ? J’étais du nombre, madame…

Je me souviens d’un camarade qui pour vous approcher, vous séduire sans doute, dépensa chez vous, en quatre jours de repos, ses mandats de tout un mois. Son escouade eut du cassoulet et des tripes à manger pour six semaines, mais lui, le cœur brisé, n’y toucha pas : il leur trouvait comme un goût. »

 

Page 40 :

« Les belles du front étaient vertueuses : elles l’étaient toujours avec le biffin, et, vrai, elles n’avaient guère de mérite à nous résister. On ne sait pas comme il est difficile de plaire aux femmes quand on a pour s’endimancher une veste déteinte qui vous arrive aux fesses, des molletières effilochées et des brodequins à clous.

  • Alors, jamais une aventure au front, pas une amourette, rien ?
  • Non, jamais… Ou si, peut-être… Mais c’est si peu de chose, que j’ai bien peur de déchirer ce mince souvenir, rien qu’en ouvrant mon médaillon.

Mon amie : une petite campagnarde que j’avais connue sur les bords de l’Aisne, dans un pauvre village où nous allions au repos. Elle n’était pas vilaine et se croyait jolie, abusée par tous ces soldats qui le lui avaient dit. C’était une nature d’élite, dont le seul rêve était de mal tourner. Elle voulait tout quitter, ses parents, sa chèvre, sa maison, pour chercher fortune à Paris. Elle n’hésitait que devant le premier pas, et comme je n’insistais guère pour le lui faire franchir, notre amour ne se dépensa jamais qu’en paroles choisies. »

 

Page 41 :

« Puis, il fallut se séparer : ma division changeait de secteur. Un soir, le long d’une haie de genévriers, nous nous dîmes adieu. La nuit était piquée de tant d’étoiles qu’on eût dit qu’elle criblait de l’or dans son van bleu.

  • Je ne veux pas que vous m’oubliez, me dit ma petite amie, les yeux au ciel. Alors, tous les soirs, à dix heures, nous regarderons la même étoile pour penser l’un à l’autre.

Aussitôt, le nez levé, les doigts mêlés, nous cherchâmes notre étoile. Nous en choisîmes une, dans le voisinage du Chariot de David, pas trop petite, mais pas trop grosse : on l’eut dite faite pour nous. » 

 

Page 42 :

 «  Bien des mois ont coulé sur ma modeste idylle, puis des années… Et pourtant, certains soirs, à la campagne, lorsque j’entends sonner dix heures, il m’arrive encore de lever les yeux vers le Chariot de David, et, cherchant une étoile que je ne retrouve plus, je pense en souriant à la bergère de Concevreux, une bergère sans houlette qui ne gardait qu’un troupeau d’oies. »

 

Pages 210 à 212 :

« Il promenait dans la tranchée une indifférence si majestueuse, il participait aux opérations de son régiment avec un air si poliment excédé, que cela inspirait un découragement général. On eût dit, vraiment, qu’il se trouvait là par erreur et quand le caporal lui demandait de prendre la veille, il avait une telle façon de sursauter et de répondre : « Comment dites-vous ? » en ouvrant des yeux étonnés, que l’autre en écumait, comme pris du haut mal.

Son bataillon donnait en première vague le matin de Craonne. A peine avaient-ils parcouru trois cents mètres d’une course haletante, courbés, fusil au poing, qu’ils durent se terrer, pris en écharpe par des mitrailleuses soudainement démasquées.

Par grappes, ils s’entassèrent au fond des entonnoirs, abasourdis par les 105 et les 130 qui grêlaient. Trop éprouvés pour soutenir une contre-attaque, ils se voyaient déjà morts ou prisonniers, quand, dans la fumée des éclatements, ils aperçurent les chasseurs à pied qui chargeaient pour les dégager. Tous se redressèrent, anxieux, suivant l’avance des Diables noirs qui venaient les délivrer : le poète seul ne parut pas attacher d’importance à cette démonstration. Tendant simplement son long cou de cigogne, il s’informa le plus poliment du monde en fixant son monocle :

  • Où vont ces messieurs ?

Les copains ahuris ne trouvèrent rien à lui répondre. Après une seconde préparation d’artillerie, ils tentèrent un nouveau bond, et ce fut une lutte atroce qui dura deux jours, un combat insensé sans ennemis devant soi, les vagues successives clouées sur place à coups d’obus, comme les chouettes aux portes des granges.

Jean de Crécy-Gonzalve en revint fourbu, et surtout écoeuré.

  • Non, ma place n’est pas là, déclara-t-il résolument en débouclant son sac.

Cette fois, sa décision était bien prise : il ne monterait plus aux tranchées. A peine au cantonnement, il alla voir le sergent infirmier, auquel il dut promettre de faire éditer ses vers chez François Bernouard, sur papier vergé, avec des bois de Dufy, et le lendemain, au rapport, on apprenait que Jean de Crécy-Gonzalve passait à la musique, en remplacement du flûtiste qu’on venait d’évacuer.

Le poète savait-il jouer de la flûte ? Personne au régiment n’en a jamais rien su, car le jour même de sa nomination, il était tué d’une balle de shrapnel en pleine poitrine, comme il lisait André Chénier, adossé à une meule. Et lui qui disait, prophétique, « ma place n’est pas là », en trouva une qu’il eût aimée, au petit cimetière de Roucy, toute bordée de muguet vert, avec un églantier pour masquer sa croix nue.

 

* * *

Roland DORGELES à Roucy

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Roland DORGELES. Les croix de bois.

(Le Livre de Poche. Juin 2008)

 

Les Croix de bois, chef d’œuvre de Roland Dorgelès, engagé volontaire, est un témoignage exceptionnel sur la Première Guerre mondiale.

Avec un réalisme parfois terrible mais toujours d’une généreuse humanité, la vie des tranchées nous est décrite dans toute son horreur et aussi sa bouffonnerie, son quotidien et ses moments d’exception.

 

Pages 109-110 :

« Dans l’eau verdâtre, qui frissonnait à peine, les hauts peupliers plongeaient jusqu’à leur cime, comme s’ils avaient encore cherché du ciel dans l’eau tranquille. Une grosse péniche dormait près de la berge, couchée sur le côté. Ses planches arrachées laissaient voir la cale vide, entre ses énormes côtes de bois, et l’on se demandait comment cette carcasse de baleine était venue s’échouer si loin.

La rivière froufroutait, en se brisant sur les bateaux du pont. C’étaient de ces petites barques, vertes ou noires, de pêcheurs, qu’on mène d’une rame indolente, les beaux dimanches d’été. A l’avant de la plus fraîche, peinte en blanc, on lisait un nom : « Lucienne Brémont. Roucy.» un éclat d’obus l’avait blessée au côté.

Tout le long de la berge, des croix de bois, grêles et nues, faites de planches ou de branches croisées, regardaient l’eau couler. On en voyait partout, et jusque dans la plaine inondée, où les képis rouges flottaient, comme d’étranges nénuphars.»

 

N.B. : C’est près de Roucy que Roland Dorgelès a trouvé le titre de son ouvrage. Il l’explique dans un autre de ses ouvrages, Bleu horizon :

« Puis, un jour que notre régiment remontait aux tranchées – c’était dans l’Aisne, je m’en souviens – une sorte d’apparition m’a bouleversé. Nous nous dirigions vers Pontavert par les champs en friche et les hameaux déserts et, ployé sous le sac, perdu dans la poussière, je regardais ces tombes de soldats dont la route était jalonnée. Toutes pareilles : une bouteille au pied, pour retrouver le nom, et une cocarde au cœur, ainsi que les conscrits.

Plus nous nous approchions des lignes, plus il y en avait. On eût dit que tous les morts de la plaine étaient accourus pour nous souhaiter bonne chance. Ils se pressaient le long du talus, agitant leurs képis, brandissant des feuillages, et j’eus soudain le sentiment que, penchés sur nos rangs, ils y cherchaient déjà ceux qui allaient les rejoindre.

Je n’ai pas frissonné. Je n’ai pas pensé à moi : peut-être croyais-je à ma chance… mais en regardant d’un côté toutes ces croix dont les mains se joignaient, et de l’autre tous ces jeunes hommes qui portaient au poignet ou au cou leur plaque individuelle pour permettre de reconnaître leur cadavre, j’ai brusquement compris que morts et vivants ne formaient qu’une seule armée sous un unique emblème : des croix de bois.

Mon livre avait trouvé son nom. »   

 

* * *

Détail de l'affiche du film de Raymond Bernard
Détail de l'affiche du film de Raymond Bernard

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Roland DORGELES. Je t’écris de la tranchée.

(Albin Michel. Décembre 2003)

 

Lettres de Roland Dorgelès à sa mère et à Mado, son grand amour, pendant le Première Guerre mondiale.

 

Présentation par Frédéric Rousseau.

« La première (partie de cette correspondance) couvre l’année que Roland passe dans l’infanterie du 30 août 1914 au 7 septembre 1915, c’est-à-dire depuis son engagement, d’abord au 74e régiment d’infanterie à Rouen, puis au 39e R.I., jusqu’à l’obtention de sa première permission*. La seconde court depuis l’automne 1915 jusqu’en 1917. A ce moment-là, Roland n’est plus directement exposé au feu. Devenu élève pilote, son extrême maladresse le conduit à terminer la guerre comme inspecteur de l’aviation. »

 

* les 74e et 39e R.I. étaient attachés à la 5e division d’infanterie du général Mangin...

 

« 13 février 1915

Je suis au moulin de Cauroy. La seule ferme de la région que les obus aient épargnée. Je t’écris devant la fenêtre, au pied de laquelle coule le ru bourbeux. Devant moi, la plaine, la grand plaine marécageuse, trouée d’obus. Triste décor, haché d’une pluie terrible que le vent chasse par paquets. Et cependant je suis presque heureux. Pense donc, je suis dans une maison, assis sur une chaise, avec une porte qui ferme, un poêle qui ronfle ! Etre dans une maison c’est à cela que rêvent tous les hommes dans la boue de leurs gourbis. Ceux-ci sont inhabitables, l’eau y tombe à torrent. Et pourtant on y vit… »

 

« 14 avril 1915

Nous avons quitté notre moulin hier à 10 heures et sommes arrivés vers 2 heures.  

Par cette douce nuit, la marche n’était pas trop désagréable, surtout sans sac.

Ce petit village est rempli de soldats. Après déjeuner nous repartons et arriverons à notre nouveau cantonnement à la tombée du jour. Nous aurons fait un crochet terrible pour couvrir quelques kilomètres. »

 

« 15 avril 1915

Tout va bien. On s’est battu sans nous (ferme du Choléra, ferme d’Alger), sommes arrivés trop tard. Une tranchée allemande enlevée. Pourtant, bon sang, nous avons marché. Nous sommes en plein bois, à 10 km de toute maison. Les boches à 15 mètres de nos premières tranchées. Une vie d’un cocasse ! Des sauvages. »

« Pour notre première journée : pas à manger, pas à boire, pas de lettre. Ça va… »

 

« 16 avril 1915

Ma chère petite mère,

Nous sommes ici dans un véritable pays de cocagne. Rien ne nous manque pour être heureux : pas même l’artillerie, que nous ne regrettons pas !

Nous avons derrière notre grande maison, un superbe jardin, où nous mangeons. Et tout près, une petite cascade, sous laquelle nous prendrons la douche.

T’ai-je dit que nous étions maintenant dans le département de l’Aisne, à Roussy.

Ravitaillement très abondant. On trouve ce qu’on veut. D’autre part, nous avons un excellent cuisinier et mangeons très très bien.

Donc, je n’ai plus besoin de conserves. Ne m’en envoie plus, je ne les mangerais pas. Envoie-moi de tout petits colis avec un peu de fine ou de cordial, c’est tout. Du beurre on en trouve ici à volonté. Pourquoi m’en envoyer ? Du chocolat ? On en trouve des caisses chez les épiciers. Rien ne manque sauf le sucre en morceaux. On n’en trouve qu’en poudre. Des saucisses, de la charcuterie, nous en avons aussi.

Donc je n’ai plus besoin de grand-chose, puisqu’on trouve tout à acheter ici (et je n’ai pas besoin de grand-chose : du lait, du vin, des œufs, c’est tout), il est inutile de m’envoyer des choses que je n’utiliserai même pas. Enfin, chez une brave femme du pays on peut, le dimanche, faire des dîners « extra »…pour pas cher.

Tu vois que la vie est belle, et qu’avec quelques sous on peut être très heureux. Pour les photos, c’est entendu, tu pourras les porter au Miroir ou à Excelsior.

Le jour tombe, il a fait une journée splendide. J’ai rêvé, écrit au soleil.

Je t’embrasse fort, bien fort…

Roland 

Baisers, vieille (Loute). Bonjour père.»

 

« 18 avril 1915

Ma chère petite mère

Un temps admirable, une chaleur d’été. J’ai passé dans une maison, une vraie ! – une nuit délicieuse, et pour la première fois depuis sept mois j’ai été réveillé par les autos, les caissons et les voitures qui passaient sous mes fenêtres. Comme à Paris ! Et jamais le bruit ne me parut plus mélodieux. Cela change du canon.

Million de baisers.

Roland »

 

«  19 avril 1915

Enfin nous voilà partis hier, en quittant notre secteur, la fusillade et la canonnade se confondaient, dans une nuit éclairée de fusées. Les Allemands attaquaient une fois de plus pour se faire repousser une fois de plus.

Je t’écris de Prouilly… »

 

« 25 avril 1915

Sous une pluie de chien, nous sommes partis de notre cantonnement, puis nous sommes revenus, puis nous sommes repartis…

Bref, après deux ½ nuits de marches et de contremarches nous avons pris possession de notre nouveau cantonnement… à 3 kilomètres de l’ancien !!! Nous sommes à Ventelay. Quinze kilomètres du front environ.

Nous avons, pour la première nuit, déniché un cantonnement charmant : sur des barres de fer, chez un forgeron. A 5 heures du matin, réveil au son de l’enclume !

Enfin, nous avons déménagé et sommes maintenant installés dans une ferme. Nous y sommes très bien ma foi. Et nous faisons la popote ; gens très gentils qui nous préfèrent aux Alpins qu’ils logeaient jusqu’à présent.

Pays plaisant qui ressemble à Rouen*, une belle cascade en moins, malheureusement. Très loin, sur la gauche, vers Soissons, cela tonne dur. »   

 

*Il s’agit de Roucy

 

« 27 avril 1915

Nous nous reposons à Vautelet * (la ½ des mitrailleurs sont à 15 kil d’ici, à la tranchée). Pays moins agréable que Roucy, mais gentil pourtant.»

 

*Ventelay

Les obsèques de Roland Dorgelès en mars 1973.
Les obsèques de Roland Dorgelès en mars 1973.

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30 avril 2015 4 30 /04 /avril /2015 10:18
Gaston TOP. Un groupe de 75 (1er août 1914 – 13 mai 1915) – Journal d’un médecin aide-major du 27e d’artillerie.

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Troisième édition. Librairie Plon, Paris, sans date (déposé au ministère de l’intérieur en 1919).

 

Pendant la guerre Gaston TOP est affecté au 3e Groupe du 27e R.A.C. (Régiment d’artillerie de campagne). Il fera campagne jusqu’en février 1916, mais son journal ne couvre que la période du 1er août 1914 au 13 mai 1915. Cet ouvrage, très complet, est l’un des plus intéressant témoignage laissé par un médecin.

Son parcours passe par Roucy…

 

Pages 71 – 72 (1er septembre 1914) :

« Nous traversons Gizy-les-Eppes, Festieux, Pontavert où le camarade Mullard tombe frappé d’insolation. Nous couchons à Guyencourt où nous mangeons chez une petite Parisienne, femme d’un employé de chemin de fer du Bourget qui est venue chercher sa mère pour l’emmener à Paris, loin des Boches. Cela nous fait à tous plaisir de retrouver ici la grâce et le parler de la Parisienne, de la femme qui incarne le mieux la Française et la France.

 

2 septembre, mercredi. -  On remet en batterie à 1 500 mètres au sud de Jonchery dès 6 heures du matin. Dans Guyancourt, que nous venons de quitter, les uhlans sont aux prises avec notre arrière-garde. Le gros Ruoltz, brigadier maréchal à la 8e batterie, accourt à moi tout pâle ; un cheval l’a mordu au téton gauche et il me dit gravement : « Si je n’avais pas été aussi gros, il aurait pu me serrer le cœur et me faire mourir !... » C’est son jour de déveine. Plus loin son cheval marche sur un nid de guêpes et il en est immédiatement entouré, au grand plaisir des copains qui se « tordent », pendant qu’à 300 mètres les batteries crachent la mort sur l’ennemi de plus en plus menaçant. Itinéraire : Bouvancourt, Montigny-sur-Vesle, Jonchery, Timery, Poilly ! »    

 

Pages 119 -120 :

« 19 septembre, samedi. – Nuit terrible, il pleut, il pleut, notre manteau en est percé. Partis de Reims à 14 heures, nous arrivons à minuit dans un chaume où l’on aperçoit quelques meules. Il fait noir, il pleut, c’est ici qu’il faut dormir ! Nous cherchons une meule, Delobel, les cuistots et moi ; nous nous enfonçons mouillés dans le fumier pour nous réveiller à 4 heures dans un véritable purin, les épaules ankylosées, les pieds glacés. On est obligé d’allumer pour se sécher cette paille mouillée qui dégage une fumée âcre et qui fait tousser. Nous saurons plus tard que nous avons fait là une imprudence grave. Nous sommes en effet en pleine vue de Craonne et si le brouillard avait été moins intense, nos grands feux clairs nous auraient attiré d’autres feux moins agréables. Nous apercevons à 200 mètres un village (Concevreux) et allons déjeuner chez le maire M. Renard, à qui les Allemands ont laissé un bon de réquisition pour douze œufs, oubliant, les bons apôtres, d’en faire un pour les dix chevaux et l’automobile qu’ils enlevaient en même temps. »

 

Pages 120 - 121 :

« Du petit bois de sapins qui domine notre « wigman », nous assistons à la « bataille des géants ». Nos batteries sont en position à 300 mètres en avant de nous, derrière Concevreux, avec mission d’interdire à l’ennemi tout mouvement en avant sur Pontavert. En face, s’élèvent le plateau de Craonne avec le moulin de Blücher (tout cela est boche), en travers l’Aisne et le canal latéral à l’Aisne. On ne voit personne sur le champ de bataille, c’est la caractéristique de la guerre moderne, on se terre, on se cache, car tout homme vu est un homme mort ! Sur le plateau, des milliers d’obus éclatent, faisant vibrer l’air sans discontinuer ; de temps à autre, mousqueterie, mitrailleuse ; où nous sommes, sécurité absolue, on se croirait aux manœuvres. Nous regardons avec respect cette immense crête qui nous domine et nous écrase, où se battirent, il y a très exactement cent ans, à coups de biscaïens et de balles ardentes, les grognards de Napoléon et les soldats du vieux Blücher. Il est des lieux et des dates fatidiques ; c’est ici qu’on les rebattra !

La position est formidable et les Boches s’y sont, paraît-il, formidablement retranchés. Un vieux moulin à vent la domine, on l’appelle encore dans le pays « le moulin de Blücher ». A la gauche de ce moulin, il y a un grand hangar qui semble être le point de mire de notre artillerie. Chaque minute lui amène un obus et nous le voyons entrer peu à peu en déliquescence, pour finir dans une fumée compacte !

Entre le plateau et nous, les villages blancs éclatent au soleil, avec leurs églises ardoisées, étendant par-dessus tout la croix, la croix du maître, du Dieu mort pour tous les hommes, et qui a ordonné : « Aimez-vous les uns les autres, tous les hommes sont frères. » Les convois de blessés passent !... »

 

Page 125 :

« Nous passons dans Concevreux, traversons l’Aisne sur un pont de bateaux pour aller nous installer à la lisière du bois de Beau-Marais, à un kilomètre à l’ouest du château de Pontavert ! Des « gros noirs » sont tombés la veille dans le champ où nous devons bivouaquer et il y a d’énormes trous qui rappellent leur passage. Le poste de secours du 73e qui y était installé dut en démarrer au galop ; seul, l’ordonnance du médecin chef Gautier a été tué ! L’obus qui le frappa, creusa sa tombe ; le cheval du médecin-major a été blessé lui aussi et il est là, campé raide sur ses jambes comme un cheval de bois : des éclats d’obus dans les membres l’empêchent de se coucher et de faire un pas ! Le « toubib équestre», ainsi dénommons-nous Delobel, trouve un moyen héroïque pour le guérir ; il lui tire une balle de revolver dans la tête et la pauvre bête s’écroule, pendant que son maître se détourne, la face crispée ! On s’y attache à ces nobles bêtes et plus on va, plus on admire le courage de ces chevaux mal nourris, mal pansés, mal abrités qui marchent quand même, et qui marchent jusqu’au bout, ne refusant leurs services à l’homme qu’à leur dernier souffle… » 

 

Pages 148 - 149 :

«  11 octobre, dimanche. – Je reviens de la messe à Roussies* et je respire plus librement. Je suis heureux d’avoir pu quelques instants constater qu’il y avait encore, au milieu de la barbarie ambiante, des endroits où les hommes s’élevaient jusqu’à Dieu par la prière, qu’une morale restait debout au milieu de tous ces décombres, qu’une loi d’amour subsistait dans cet épanouissement des haines. Des capitaines du 127e, des majors, des soldats couverts encore de la boue des tranchées sont là, priant le Tout-Puissant, Dieu des batailles, et l’on voit, devant la Vierge au doux sourire, déshabituée de tels hommages, de vieux briscards agenouillés et qui l’implorent avec une ferveur de nonnes !

Je reviens doucement à travers champs, à travers bois, jouissant du soleil et de la vie ; la journée est splendide, le ciel a la couleur du manteau de la Vierge, des bandes de perdrix s’envolent de tous côtés, et la queue blanche d’un lapin qui fait l’école buissonnière, apparaît, puis disparaît au milieu des luzernes hautes ; tout est chanson, tout est espoir, tout est bonheur, et l’on se tue là-bas !

Une bonne surprise m’attend à Concevreux. C’est la photographie de mes deux chers petits et je suis heureux, si heureux, et je les baise longuement, pieusement ! Quand pourrai-je les mettre sur mes genoux, les embrasser à deux grands bras. Quand ? Quand ??

Comme on s’aimera mieux alors !! »

 

Pages 150 – 151 :

« 15 octobre, jeudi. – Il a plu toute la nuit. A 5 heures, M. Rogé, notre hôte, vient me réveiller ; il y a là à côté un émigré de Pontavert bien malade, il voudrait voir le médecin ! Je me lève et trouve, dans une maison basse et sale, autour d’un feu morne qui fume, une quinzaine de personnes, mâles et femelles, serrées sur un banc. Dans un bois de lit rempli de paille, un vieux râle ! ils sont là exactement dix-huit personnes de Pontavert couchant, nichant sur la paille, dans la cave, dans les greniers ! Et de quoi vivez-vous, fais-je à une jeune femme assez élégante dans un grand peignoir et si pâle ! elle me montre du pain de son qu’un chien ne mangerait pas ! De ça fait-elle, et des os que laissent les soldats ! Est-ce assez terrible, cette femme frêle qui a un enfant, dont le mari est à la guerre et qui est obligée de mendier un os pour ne point mourir de faim, comme une chienne !

Le soir, en face de la maison de mon vieux malade, j’assiste à la « nouba » des tirailleurs sénégalais arrivés hier ! Ils sont là trente grands noirs dans une cour, claquant des dents, autour d’un maigre feu, il fait humide, il fait froid ! ils se réchauffent en grelottant ; ils sont mornes et tristes. Mais, soudain, une petite flûte aigre et criarde se fait entendre et tout se transforme ! Les faces instantanément se sont déridées, montrant des dents blanches ! Un « artiste » a employé un bidon d’essence dont il a fait un tam-tam et il scande la mesure monotone de la flûte : dedeledeboum, deubdeboum ! Quelques noirs se sont dressé et sautent lourdement dans la cour ; les autres fixent le feu comme en extase, l’âme emportée par cette musique triste et plaintive, fruste comme leur cœur, de cette région brumeuse vers le soleil de leur pays, vers la case lointaine qui abrite leurs amours. Dedeledeboum ! Mais soudain un officier paraît, « barca la mousica », et tout redevient morne. C’est la chair à canons, la pauvre chair à canons sur laquelle on passera pour donner l’assaut à la cote 91 ! Comme dit froidement le capitaine Lefebvre : ils nous feront la trouée à 30 ou 40 000, et nous passerons derrière eux !!! »

 

Page 156 :

« 21 octobre, mercredi. – Nous montons le soir sur la butte de la route de Roussy* pour voir le champ de bataille du côté de Berry-au-Bac ! Du haut l’aspect est féerique ; toutes les deux minutes l’horizon est illuminé par les fusées que lancent les Boches, des projecteurs énormes balaient le lointain. On entend une pétarade fantastique, une fusillade incessante, et l’on se représente les malheureux fantassins debout dans leurs tranchées, épaulant, tirant, fiévreux, fous, sans rien voir, devant eux, dans le trou noir, où ils soupçonnent des mouvements ! On n’ose penser qu’il y a là des blessés qui se tordent dans la boue infecte de la tranchée, dans les excréments et le fumier. 

22 octobre, jeudi. – A la batterie d’Hudlist, sur la route de Pontavert à Berry-au-Bac, nous dégustons un brochet tué la veille par un obus boche qui a éclaté aux pieds de la batterie, dans le canal. Ils ne savent donc pas que la pêche à la dynamite est interdite, ces sauvages !... »

 

Page 158 :

« 27 octobre. – A une heure, comme nous faisons la classique manille, bing, un obus : bing, encore un ! Un de nos carreaux s’est fendu avec un bruit qui nous va au cœur, mais nous continuons, crânant, criant plus fort à chaque sifflement : « Manille de cœur, roi de trèfle. » Un planton accourt me chercher ! Deux de mes hommes de la 9e ont été touchés et un jeune homme de vingt ans du pays, qui a cinq frères soldats, est en train d’agoniser. Dérision cruelle, les frères qui sont à la guerre en reviendront peut-être et lui se meurt ! Il expire une heure après à l’ambulance de Roussis*.»

 

Pages 194 – 195 :

« 9 décembre, mercredi. – Je suis allé à cheval à Roussies*, donner une larme et une prière à la tombe de mon ami le sergent Vauban, mort à l’ennemi, une balle en plein crâne ! C’est, dans le cimetière, un petit tumulus surmonté d’une croix. Sur la croix, un nom : « Sergent Vauban », avec une petite couronne en métal : « A mon cousin » ; puis une autre qui fait venir les larmes aux yeux : une pauvre petite couronne de joncs et d’herbes que des mains maladroites et pieuses ont tressée et liée d’une corde ! Pauvre Vauban ! Pauvre grand beau garçon plein de courage, plein d’avenir, plein de santé et de joie ! Pauvres parents ! Hélas ! elles sont nombreuses les tombes ! Colonel Legros, lieutenant Henri Legay, et d’autres qui n’ont pas même un nom, pas même une croix et c’est plus triste ! Un brave vieux menuisier de Berry-au-Bac a compris l’angoisse des mères qui chercheront après la guerre les traces de leurs morts ! Ne pouvant donner son sang pour la patrie, il donne sa sueur pour ceux qui sont morts pour elle. Il est resté seul de la population civile dans ce village où les balles sifflent constamment, nourri et hébergé par la troupe, il passe ses jours, ses nuits à confectionner d’humbles petites croix de bois sur lesquelles il trace avec des soins pieux les noms des pauvres disparus ! Brave homme, sois béni des mères ! Grâce à toi elles sauront, « pour prier, où poser les genoux » ! »

 

Pages 194 – 195 :

« 10 décembre, jeudi. – Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. L’ambulance de X… vient d’être portée à l’ordre du jour de la division, X… est à 2 kilomètres derrière nous. Depuis deux mois, l’ambulance se laissait doucement soigner par les bonnes sœurs de l’hospice, buvant sec, dormant bien et faisant, faute de mieux, des parties de cartes à perdre haleine, quand les Allemands eurent la malencontreuse idée de venir troubler la fête qui devenait chronique ! Quarante obus arrivèrent sur le village, dont un dans la cour ou plutôt dans le jardin de l’ambulance qui partit illico et ne s’arrêta qu’à Ventelay, bien abritée derrière une crête.

Conclusion pour les Allemands : quarante obus sans résultat.

Conclusion pour l’ambulance : citation à l’ordre du jour ! Quatre croix de guerre, dont une pour le médecin chef qui n’était même pas à l’ambulance au moment du bombardement ! « Grotesque et odieux, me disait Darteweld, pour les médecins d’infanterie qui reçoivent cent obus par jour et qu’on n’encourage pas ! Grotesque et odieux surtout pour les pauvres fantassins, deux fois blessés déjà dans des assauts à la baïonnette et dont il n’est pas fait mention. – C’est toujours la même histoire, mon pauvre vieux ! Il y  aura toujours :

Des petits, des obscurs, des sans grade

Qui marcheront  fourbus, blessés, crottés, malades,

Sans espoir de duchés ni de dotations

qui  auront souffert et ne se seront battus, comme Flambeau,

Que pour la gloire… et pour des prunes !

Ceux-là mériteront tout et n’auront rien. – Si mon vieux, ils auront tout de même quelque chose, ils n’auront pas la croix de guerre, mais ils auront… la croix de bois ! Faut-il rire ; faut-il pleurer ? – « Il faut se dépêcher de rire », disait cet épicurien de Figaro qui était presque un confrère !

Et pourtant… ? Croix d’honneur ? croix de guerre ? croix de bois ?... Quelle est la plus belle, quelle est celle que tous saluent chapeau bas, bien bas ?... »  

 

* Roucy

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30 novembre 2014 7 30 /11 /novembre /2014 14:20

(Albin Michel. 1929)

 

Jacques Deval, né à Paris le 27 juin 1890 où il est mort, le 19 décembre 1972, s’appelait, pour l’État Civil Boularan de Cambajoux.

Il fait des études à la Faculté des Lettres de Paris (Sorbonne).

En octobre 1912, il est appelé pour le service militaire, alors de deux ans. En raison d’une forte myopie, il est affecté, à Paris, dans une unité d’intendance. Il passe le début de la guerre à l’arrière, mais en 1917, son unité est affectée sur le front.

Dans Sabres de bois, où Roucy n’est mentionné qu’une fois, il relate avec humour et émotion ses tribulations d’hyper myope relégué, pour cette raison, dans le service auxiliaire pendant la Guerre 1914-1918.

Spécialisé dans les comédies de Boulevard, il est l’auteur de nombreuses pièces de théâtre dont beaucoup ont été adaptées au cinéma ou à la télévision. Il a aussi réalisé trois films.

Marié cinq fois, Jacques Deval est le père, notamment, de Gérard de Villiers, Bernard Eschasseriaux et d’Alain Boularan dit Deval

Jacques DEVAL. Sabres de bois.

.

Extraits de Sabres de bois :

Page 231.

« Zone des armées !... Q.G… G. A. N… Secteur 106…

Je mettrai bien une fleur à mon fusil.

Mais je n’ai pas de fusil. J’ai tout juste un sabre de sergent de ville. Pourquoi pas un bâton blanc ! »

 

Page 246.

« Eh quoi ! Tant de pages déjà !

Ecrire un livre, c’est un peu faire une malle.

Quoi qu’on ait à y fourrer, il semble en la commençant que tout tiendra. On ne la bourre d’abord que du superflu ; c’est quand le genou même ne la fermerait pas que, sur quatre chaises et de la tête au pied du lit, l’indispensable se rappelle à vos bons soins. On refait sa malle, on ne refait pas son livre.

On ne le refait pas, mais quelquefois, on en fait un autre. Tant pis si malgré moi celui-ci s’achève où il devrait commencer ; le jour où versé au 358e régiment d’Infanterie il me fut enfin donné de toucher la haute paye de boue, de poux, de transcamionnages, de relèves et autres indemnités en nature par quoi la biffe enrageait de jalousie les autres armes. C’est le meilleur du pain qui me reste sur la planche.

Jacques DEVAL. Sabres de bois.

.

Eh quoi ! ni du charmant château de Roucy, ni des frais bocages du Chemin des Dames, ni des lagunes enchanteresses de Godewaerswelde. Je ne pourrais un jour écrire !

Ni de ce jour de gloire où je reçus le baptême du feu sous la grêle de balles d’un champ de tir où je m’étais fort myopément aventuré ?

Ni de la ferme de Moewecapelle où cinquante soldats, huit sergents, trois officiers promirent le mariage à une ingénieuse fille des Flandres qui se faisait offrir l’anneau nuptial par provision et cachait – en quoi elle faisait bien – trois kilos d’alliances ainsi acquises, sous un pavé de l’étable ?

Ni de ce beau sentier de Guyencourt où trois semaines durant les petits enterrements à couronnes de perles jaunes et à drapeau de percale coulèrent comme un ruisseau ?

Ni du vent de la mer qui donnait aux canonnade(s) de Steenxorde un arome naval ?

Ni de cet arbre de Nouvion où dans les branches pendait un cheval mort ? 

Ah ! si je l’écrirai, fût-ce pour ma crémière !»

Jacques DEVAL. Sabres de bois.

.

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30 janvier 2014 4 30 /01 /janvier /2014 14:04

2 010Les comtes de Roucy sont plus connus comme guerriers ou bâtisseurs que comme poètes. Pourtant au XIIIe siècle, Jean, Comte de ROUCY, nous a laissé un poème que l’on peut retrouver dans l’ouvrage de Prosper TARBE, Les Chansonniers de Champagne aux XIIe et XIIIe siècles, publié en 1850 (Imp. De Regnier, Reims. Réédition en fac-similé Elibron Classics).


Prosper TARBE, né à Paris le 24 août 1829 est mort à  Neuilly-sur-Seine le 13 janvier 1871. Fils de notaire, il devient substitut du roi. Son parcours professionnel l’amène à Reims. Homme de lettres, historien, archéologue, cet érudit, membre fondateur de l’Académie Nationale de Reims en 1846, devient spécialiste de l’histoire de Reims et du pays champenois. 

 

Page L : 

« ROUCY, JEAN, Comte de : - Le fief de Roucy-sur-Aisne était l’une des pairies du comté de Champagne. Nous ne ferons pas l’histoire de ses premiers possesseurs ; elle se mêle à celle de Reims. Ils jouirent même quelque temps de la seigneurie de cette ville et portèrent son nom. A la fin du XIIe siècle, Jean de Roucy, 1er du nom, fils d’Elisabeth de Mareuil, mari de Béatrix de Vignory, mourut sans enfants. Sa sœur Eustache lui succédait : elle avait épousé, avant l’an 1200, Robert de Pierrepont, seigneur de Vanneau-le-Chastel. De ce mariage naquit Jean, 2e du nom, comte de Roucy et vicomte de Mareuil. Dès sa jeunesse, il se signala par de vaillants exploits. En 1217, il passa la mer avec Louis de France, fils et successeur de Philippe Auguste. Il l’aida à détrôner Jean sans Terre et à se faire proclamer roi d’Angleterre. Les Anglais, qui avaient appelé Louis, l’abandonnèrent bientôt : ce prince, surnommé Cœur de Lion, soutient dans Londres un siège, qui finit par une capitulation. Il fallut renoncer à cette conquête aussi brillante qu’imprévue. Jean de Roucy revint en France. Plus tard, il prit part aux guerres, qui désolèrent la Flandre de 1247 à 1256. Enrôlé sous les drapeaux du comte d’Anjou, il alla défendre les droits de son compatriote Guy de Dampierre contre les prétentions de Jean d’Avesnes.

2014-01-26 090341

Jean II de Roucy et l'une de ses épouses

On croit qu’il périt dans cette campagne : il se piqua fort peu d’être mari fidèle. En 1225 il avait épousé Isabelle, fille de Robert 2e comte de Dreux. Il la répudia pour s’unir à Jeanne de Dampierre, fille de Guillaume et de Marguerite, comtesse de Flandres. Cette princesse ne put captiver longtemps le cœur de son volage époux : Jean fit briser cette seconde union et donna sa main à Marie de Dommartin. Quand l’âge eut calmé chez lui l’effervescence des passions, il expia les scandales de sa vie par de pieuses libéralités.2014-01-26 111642

L'Abbaye de Valroy

La célèbre maison de la Val Roy fut surtout l’objet de ses largesses. Aussi ses descendants choisirent-ils leur sépulture dans l’église de cette communauté. Il nous reste un seul monument des inspirations poétiques qu’il dut à ses habitudes galantes. Laborde attribue cette chanson à Raoul, IIe du nom, sire de Coucy, tué à la bataille de la Massoure en 1250. Les divers textes, qui nous ont conservé les quatre couplets en litige, les donnent au Quens de Roucy : or les seigneurs de Coucy ne prirent jamais le titre de comte. Le titre de sire de Coucy suffisait à leur amour propre. Celui d’entre eux, qui s’immortalisa comme poète, est connu sous le nom du Chastelain de Coucy. Il est possible qu’un manuscrit donne la chanson, dont il s’agit, à un Quens de Coucy. Mais évidemment il y a erreur du copiste. Et il lui a été plus facile de mettre par mégarde un C au lieu d’un R, que de substituer sans s’en apercevoir le mot de Quens à celui de Chastelain. Notre chanson doit donc rester au pair de Champagne, à Jean de Roucy l’inconstant et le brave, à Jean de Roucy, le descendant de Charlemagne. »

  
 Page 108 :

 Li quens de Rouci

 

     De joli cuer enamouré

Chançonette comencerai

Por savoir s’il venroit en gré

Celi, dont ja ne partirai :

Ains serai à sa volenté.

Ja tant ne m’i ara grevé.

Que ne me truist ami verai.

     Quant son gent cors et son vis cler,

El sa grant valor acointai,

Lors li trovai si à mon gré

Que tote autre amo obliai :

Ce ne fu pas por ma santé.

Ainçois cuid bien tot mon aé

Languir ; que ja ne li dirai.

     Raisons me blasme durement,

Et dist que ne l’ai pas creu,

Quant d’amer si très hautement

Ai trop mauvais conseil eu.

Mais pitiez, qui les vrais amans

Fait estre iriés, liés et joians,

Dist qu’encore m’i sera rendu

     Dame, si j’aim plus hautement

Que mestiers ne me soit eu,

La grant biauté qu’à vous apent

A si mon coraige meu :

Si vous pri merci doucement.

 

Traduction en français moderne :

 

Le comte de Roucy

 

Epris d’un joli cœur

Je commencerai une chansonnette

Pour savoir si elle consentirait à moi

Alors je ne partirai plus :

Il en sera fait selon sa volonté.

Rien ne m’aura autant tourmenté

Que de trouver une véritable amie.

Quand j’ai aperçu son noble corps et son visage lumineux,

Et aussi sa grande valeur,

Alors je les trouvai tellement à mon goût

Que j’oubliai tout autre amour :

Ce ne fut pas bon pour ma santé.

Je crains plutôt de m’affaiblir à mon âge ;

Ce que je ne lui dirai plus.

La raison me blâme durement

Et dit que je ne l’ai pas crue,

Quand j’ai éprouvé si dignement

Un trop mauvais sentiment d’amour.

Mais pitié, celui qui irrite les vrais amoureux,

Heureux et joyeux

Et dit encore que ma Dame me sera rendue

Si j’aime plus dignement

Qu’il n’est nécessaire,

La grande beauté qui vous attache

A tant mû mon courage

Que je vous en rends grâce doucement. 

 

Merci à Aurélie, Nathalie et Béatrice, les championnes de l’Ancien Français !

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6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 07:08

img789Cyp ETCHEGOYEN. Mon tour viendra ! L’enfer du poilu.
(I.N.S.A.P. Sans date. 1930 ?)

Cyprien ETCHEGOYEN dit Cyp est né le 16 septembre 1894 à Saint-Palais (64). Il sera  inspecteur d’assurances et greffier au tribunal de Saint-Palais. Mais à la déclaration de guerre, en 1914, il s’engage et finira la guerre comme lieutenant avec quatre blessures, la Légion d’honneur et trois citations.
En août 1939, père de cinq enfants, il endosse de nouveau l’uniforme et repart au combat. Blessé en mai 1940, il s’engage dans les Forces Françaises Libres et le Général de Gaulle le nomme chef de bataillon. Il est nommé lieutenant colonel quelques jours avant de « mourir pour la France » à Alger le 24 décembre 1943.  
Bibliographie :

- Mon tour viendra. L'Enfer du poilu. I.N.S.A.P.

- Au Foyer du vainqueur - Mignard - 1934

 

Après l’Introduction de cet ouvrage nous le retrouvons sur le Chemin des Dames, et notamment dans les environs de Roucy (Roussy), au moment où se prépare l’offensive Nivelle du 16 avril 1917.


« INTRODUCTION
…Ces feuilles résument la vie angoissée du front. Bien souvent le poilu souhaita la mort, tant les heures lui étaient lourdes et amères. Puis, la confiance en ses chefs, et en lui-même, la foi dans les destinées de son pays, l’affection de ses frères d’armes en cette famille des tranchées où la chaîne des cœurs résistait à tous les assauts – tout cela lui permit de tenir et de vaincre. Il ne conçut jamais de haine, mais se montra farouche dans la défense et dans l’attaque. Il rendit généreusement hommage à ses ennemis. Il souffrit longtemps. Et s’il n’avait pas eu de défaillances, s’il n’avait jamais eu peur, eût-il mérité d’être un homme ? Souvent sa pensée voguait vers la maison de son enfance, vers la douce région lointaine où les mères pleuraient. Puis il chantait, riait, jouait – comme un enfant. Plusieurs fois blessé, il retournait vers cette terre d’épouvante, et toujours obligé de se murmurer « Mon tour viendra de mourir, puisqu’à nouveau j’aborde la sinistre zone… »
-    Paroles fatalistes, immanquable expression d’inquiétude, car ils étaient trop qui tombaient sous le feu. Rien de l’horreur de cette existence n’échappa au douloureux privilège qu’il eut de vivre dans l’infernal voisinage de la mort. Là est toute l’odyssée de ce fantôme qui fréquenta les sommets du martyre.
-     Allons, mes amis rescapés, formons le cercle et relisons nos souvenirs ensemble ! Et que l’âme de nos enfants, maintenant ouverte à la lumière, puise dans le bagage de notre jeunesse la féconde leçon de courage et d’amour ! »
Cyp ETCHEGOYEN

Cyp ETCHEGOYEN

Photo extraite de la Généalogie agnès ETCHEGOYEN

Heredis - Planète Généalogie

Page 152 : « Lambeaux d’espérance.
…Les collines de l’Aisne nous reçoivent après six mois d’absence. A pied, par Livry-sur-Vesle, Canal, Vaudremont, Isse, Condé, Jâlons, Athies, Mardeuil, Plivot, Chouly, Epernay, Ramponneau, Damery, La Cave, Port-à-Binson, Largerie, Léry, Romigny, Olizy, Brouillet, Savigny, Jonchery, Les Venteaux, Carrières de Romain.
Le froid nous a poursuivi, implacable, terrible et le pain, qu’il fallait couper à la hache, sautait en copeaux sur la route. Les cheveux gelés formaient, hors du casque, comme des stalactites. Impossible d’arriver à se chauffer dans les cantonnements sans se coller les uns et les autres, les courants d’air nous faisant l’effet d’une aspersion d’eau glacée sur le visage et sur les pieds. Comme nous sommes loin du bon lit de la maison que notre maman bordait le soir après avoir baisé notre front et décrit sur nous le signe de la croix ! A jamais soit maudit le froid qui nous plonge ces jours-ci dans une telle misère !
Il faut donc revoir notre vieille connaissance : la tranchée du chemin des Dames ! 1914 : le bois des Buttes ; 1915 : Heurtebise-Vauclère ; 1916 : Vendresse-Tordoir ; 1917 :…
Nous revenons toujours à nos premières amours. Et c’est vrai. Mais nos amours maintenant ce sont les abris passés en consigne à d’autres poilus ; ce sont ces pans de murs que nous garnissons de dédicaces ; ce sont les tombes fleuries par nos soins ; nos amours ce sont ces carrières profondes qui n’existent qu’ici, carrières où peuvent se tenir des bataillons entiers, mais qui s’effondrent aussi – et servent de sépulture aux malheureux emmurés !
Nos amours, c’est la nuit de relève dans les carrières, quand on enjambe, non sans les heurter parfois, des corps, non sans se faire couvrir de toutes les apostrophes imaginables ; c’est la petite femme qui dit invariablement « je vous aime » à tous les poilus qui l’arrêtent ; c’est l’Aisne, Beaurieux, Maizy, le bois des Buttes et ses champignons, le Moulin Rouge et le Beau-Marais, Craonnelle et Blanc-Sablons ; c’est Glennes, c’est Morval, c’est Longueval, c’est Villers-en-Prayères et son parc et ses chalands et son Chablis et, sur les tables des bistros, les romances jusqu’à satiété… Nos amours !... quelle misère.
C’était tout de même le bon temps, par ce que l’on croyait que la guerre finirait tout de suite et que Noël d’abord… puis Pâques serait fêtés chez soi, dans son petit pays. Rêves insensés que la réalité a étouffés chemin faisant. Les années passent – et la guerre nous tient au collet.
J’ai le rare bonheur de retrouver Larralde, Faisans et plusieurs autres soldats de la territoriale, dans leur cantonnement vers lequel la pluie battante et les ordres contraires ne m’ont pas empêché de marcher pendant quinze kilomètres, sur des routes défoncées. Oui j’ai voulu les revoir avant le grand coup qui s’annonce – et me saturer avec eux des ombres de mon pays et de mon enfance.
… De cet immense filet de boyaux et de tranchées montent mille souvenirs qui me sont chers et chaque point du front est une page de mon carnet, un joyau de mon reliquaire que je veux examiner autant pour haïr la guerre que pour rêver de ma patrie et lui souhaiter la victoire par le sacrifice, déjà considérable, de ses héros.
Quand je chemine vers Roussy, Ventelay, la ferme du Faité, Concevreux, en corvée, je ne peux m’empêcher d’observer, du haut des collines, le champ de bataille où nos armées triomphantes s’arrêtèrent en 1914, après la Marne. Je passerais des heures à rechercher de loin dans le bois des Buttes l’endroit où Boerner fut assommé, où je défendis avec quelques soldats, aujourd’hui dispersés au vent des batailles, le parc du château que convoitaient les Allemands. A peine est-il possible de suivre la fameuse chevauchée nocturne autour du bois pour déboucher ensuite à l’entrée nord du village qui n’existe plus…
Si je vire vers l’ouest je revois le Decauville, l’emplacement des batteries, mais les arbres sont rapetissés. Il y a du nouveau : le camp Boucheron, le camp Lerrède, le camp Kitchener ; la route de Beaurieux au Moulin Rouge est carrossable et, là demeure, à mi chemin, toujours fréquenté, le croisement, où, blessé, j’attendis, un soir, ma compagnie pour m’y glisser, rejoindre mes amis et, fiévreux, les suivre. Oui, il y a du nouveau : le communiqué est affiché à un arbre. Et il relate aujourd’hui une grosse attaque allemande à la Butte du Mesnil et Maisons de Champagne. Les Allemands ont atteint le ravin du Fer de Lance, mais des contr’attaques menées sous une tempête de neige ont ramené l’ennemi non loin de sa position de départ. Son demi succès provient de l’explosion de mines. Et cela me rappelle les coups sourds que nous entendions du fond de notre abri :
-    C’était vrai, voyez-vous, ai-je dit tout de suite au lieutenant qui n’avait pas voulu me croire.
La lutte fut sans doute atroce, là-bas. »

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 21:30

img513Henry CANOVILLE, Aspirant d’artillerie. Lettres d’un Bleuet – Une année au front – 4 Août 1917 – 29 Août 1918.

(Pierre Téqui, libraire-éditeur, Paris, 1922.)

Henry-Jean-Eugène Canoville est né à Nogent-sur-Marne, le 2 octobre 1898. Il entre au Collège Saint-Paul de Cherbourg le 14 octobre 1907 et achève ses études, le 12 juillet 1916, avec le grade de bachelier en philosophie.

Il se destine à la vie monacale, mais le 2 août 1914, la guerre est déclarée, et son noviciat au couvent dominicain du Saulchoir, en Belgique, reportée.

Le collège Saint-Paul manque de professeurs : il s’offre à les remplacer, mais le 1er décembre 1916, à l’âge de 18 ans, il contracte un engagement de quatre années sous l’uniforme bleu horizon.

Le lendemain, il est incorporé au 110e régiment d’artillerie lourde. Neuf mois plus tard, il passe au 9e groupe, et le 4 août 1917, il arrive sur le front de l’Aisne. C’est à partir de cette date que commence la correspondance qui fait l’objet de cet ouvrage et dans lequel nous trouvons cette description de Roucy en 1917 : 

img505

Henry CANOVILLE à la caserne

Pages 106 à 109 :

« 19 octobre. »

« - Roucy. Tableau de guerre. La route principale qui zigzague à travers le village a été camouflée minutieusement et les Boches ont beau écarquiller les yeux dans leurs lunettes, ils ne voient que le gris des filets. Rangées de maisonnettes toutes vieilles, avec deux pieds de vigne desséchée qui se croisent au-dessus de la porte… ; petits jardinets avec quelques fleurettes capricieuses qui mettent un peu de fraîcheur, de jeunesse dans le cadre vieillot… Un peu plus loin, des maisons neuves, badigeonnées de peinture jaune clair ; en grosses lettres aux couleurs criardes rangées en bataille sur les façades : Débit-Restaurant. Ça, c’est la note moderne, mais les obus se moquent de l’art moderne aussi bien que des vieilles choses… Les murailles flamboyantes de peinture neuve, comme les pauvres murs de terre glaise sont égratignés, éraflés, troués par les éclats. Les poutrelles en fer, comme les vieilles poutres grossièrement taillées et piquetées de trous de vers sont déchiquetées et rompues… les toitures en tuiles moussues et les légères couvertures en ardoises sont disloquées et s’effondrent petit à petit… Plus de respect pour ces abris du pauvre bonheur humain, mais la lutte brutale, stupide, aveugle…

340. 2a

La route principale... a été camouflée minutieusement...

Sur la route, c’est un grouillement prodigieux de tuniques bleues, vertes, grises, jaunes… vieux cantonniers crottés qui passent et repassent leur balai d’un geste lassé, indifférent ; des plantons à cheval qui trottinent, un gros sac ballant sur le côté ; grands Marocains déhanchés, souffreteux, « crétis » par le froid. Il y a des vieux, des jeunes… des tristes, des gais… des hommes à la fière allure, des êtres déchus… Toute l’humanité est représentée dans cette cohue… Mais voilà une femme en sabots qui traverse la rue, puis une autre… ; elles vont vers une petite fruiterie où l’on vend surtout… café, vin, cartes postales…

Au milieu de cette bourgade figée dans l’horreur de ses ruines, j’aperçois quelques intérieurs proprets… encore des indéracinables ! et ma pensée me ramène à l’arrière, dans les petits villages intacts, puis, plus loin encore… plus loin toujours… vers nos paisibles villages normands… moins actifs, moins bruyants qu’autrefois… mais tous debout…

- Surtout ne vous inquiétez pas ! les Boches semblent dédaigner notre position… Pas un obus pour nous ! Je n’ose m’en plaindre, car je serais reçu par vous de belle façon !... et pourtant…

Merci de ta lettre si gaie, ma bonne Grande, comme tu m’as amusé !... j’en ris encore de bon cœur, tout seul, dans mon bureau…   

20 octobre.

Continuons notre promenade à Roucy.

… Un peu partout des écriteaux bizarres : « Dépôt de morceaux de pain. – Caves refuges. – Abri en cas de bombardement seulement. – Au sortir du village, méfiez-vous, cachez-vous. Longez les murs. »

A gauche un petit chemin qui conduit à la vieille église : à l’extérieur, massive… ; à l’intérieur, pis encore, laide ; affreux badigeons tout neufs, quel goût ! On peut pardonner au style balourd patiné par le temps, mais ces peinturlurages déshonorent la pierre ! Pas de statues, mais des découpures en carton, plaquées impitoyablement contre le mur.

41.2

La vieille église... massive (avant la guerre)

Lorsque j’y suis entré, c’était dimanche dernier, un prêtre-soldat chantait les vêpres au milieu de l’église à peu près vide… ; quelques poilus affalés sur les bancs, la capote baillant comme eux, un vieux bonhomme hurlant les répons, deux ou trois religieuses très recueillies qui jetaient un peu de « divin » dans le prosaïsme de l’ensemble… J’ai prié... J’ai rêvé…

Je sors de l’église et je me mêle de nouveau à la cohue du dehors… Tiens ! en plein au milieu de la route, un abreuvoir qui donne du cachet à ce petit coin banal : une immense vasque de pierre, une colonne bien taillée d’où l’eau ruisselle… Puis la longue file de toits effondrés et de murs croulants reprend, lamentable… A une fenêtre branlante pend une cage… mais elle est vide, la vie s’est envolée de ce milieu de misères…

140 A

En plein au milieu de la route, un abreuvoir...

Tout près, dans une maison épargnée, éclate une fanfare joyeuse… C’est l’Orphéon du X qui fait répétition, et cet air emballé sonne étrangement parmi ces ruines… Je m’éloigne… Le Château m’apparaît alors dans toute sa puissance intacte ou presque : quelques trous dans la toiture, des vitraux brisés, c’est tout…, il étale, tranquille, sa fierté au grand soleil…

370 A

Quelques trous dans la toiture...

Ce petit voyage à l’échelon m’a rappelé bien d’autres souvenirs, et en particulier, ces fameuses corvées de nuit, sous bois, où l’on ne voit même pas le conducteur qui est devant soi, où l’on marche penché sur l’encolure de son cheval, pour éviter le coup de fouet des branches… On se baisse pour tâter les traits, car si le cheval s’empature, il se blesse ou tombe, attention !... « Attention, le bleu ! un trou d’obus à droite ! Tiens bien les chevaux ! »

… Mais je suis obligé de vous quitter, tant aimés, le travail m’appelle… et je m’en réjouis, comme vous le ferez vous-mêmes, car cette besogne pressante ne donne pas au cafard le temps de faire son œuvre sournoise et… dévastatrice pour les courages. Si j’avais trop de temps libre, voyez-vous, la position deviendrait pour moi un autre échelon moral, et le mien, mon moral, descendrait au lieu de monter ainsi que tout échelon y oblige… Plaisanterie alambiquée bien digne, n’est-ce pas, d’un… de la lourde ! » 

…/…

Pages 149 et 150 :

21 novembre.

« …Un dernier regard sur la Carrière où j’ai passé des heures intéressantes, impatientes aussi. Merci, mon Dieu, de toutes les grâces que vous m’avez accordées dans ce petit coin de la grande bataille !... et je m’éloigne…

Roucy !... Je suis un peu fatigué, j’ai la bouche sèche, je voudrais prendre un petit repas. J’entre dans un restaurant. Une femme, très aimable s’excuse, répond qu’elle n’a rien… Je ne crains pas alors de me faire… mendiant : je vois un poilu sur le seuil d’une porte : « Dis donc, vieux, tu n’aurais pas un peu de pain à me donner ? » - « Si, je n’ai pas fini ma boule… Viens, petit ! » J’ai du pain, je vais vers la fontaine pour l’humecter d’eau et me rafraîchir…, un poilu m’arrête : « Mais, à deux pas d’ici une société américaine prépare des boissons chaudes… gratuites. Vas-y, mon petit gars… Au fond de la ruelle à droite. »

Au fond de la petite ruelle à droite, une cour… Sur une table : une boîte de conserves vide…une louche. A côté, d’immenses marmites où fument des infusions gigantesques de thé… Je demande timidement… Le cuistot me répond paternellement : « As-tu ton quart ? » - « Non. » - « Eh bien, prends la boîte sur la table, et ne te gênes pas… Vide la marmite, si tu veux… » La « boîte » de tout le monde… J’ai presque envie de refuser… Mais, je contrarierais le brave homme… et j’y vais… tout simplement.

Je sors, gratuitement bien réchauffé… J’aperçois une auto que se dirige vers Ventelay…

Au bureau, le chef me reçoit gentiment… »

Pages 158 et 159 :

« Gernicourt, 10 décembre »

Le soir même, après avoir confié mon sac à un complaisant brigadier (quels soucis m’a-t-il donnés, mon sac !) je pars, à pied, pour la position. Heureusement une auto rencontrée sur la route m’a conduit jusqu’à Roucy ; je me suis arrêté à la « Société anglo-américaine des boissons chaudes pour le réconfort du soldat ». Cette fois, je l’avais, mon quart. Puis j’arrive au bois de Gernicourt où la 14 a pris ses positions depuis une quinzaine de jours… » 

…/…

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L'aspirant Henry CANOVILLE

 

La dernière lettre d’Henry CANOVILLE est datée du 29 Août 1918. Sa vie s’achève ce jour là à Epagny, près de Vic-sur-Aisne.

Le livre se termine sur cette citation :

Page 451 :

EXTRAIT DE L’ORDRE GENERAL

Le général de Division, Commandant le 30e Corps d’Armée cite à l’ordre du Corps d’armée

CANOVILLE (Henry-Jean-Eugène)

Aspirant au 130e d’Artillerie lourde, 7e batterie.

« Jeune aspirant d’un courage calme, d’une énergie peu commune, ayant la plus haute conception du devoir. Mortellement atteint le 29 août 1918 en dirigeant le tir de sa section sous le feu de l’ennemi. »

Au Q. G., le 10 octobre 1918.

Le Général commandant le 30e C.A.,

Signé : PENET.

Médaille militaire. Croix de guerre.

 

N.B. : les photos d'Henry CANOVILLE sont extraites de l'ouvrage Lettres d'un Bleuet, les autres illustrations d'une collection particulière.

 

 

 

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Published by Le Regain - dans Roucy dans les livres
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22 décembre 2009 2 22 /12 /décembre /2009 15:51
Roucy au fil des pages

Roucy est présent dans quelques témoignages de la guerre 1914-1918 et divers documents historiques grâce à la richesse de son passé, plus rarement dans les ouvrages littéraires ou poétiques.

Nous vous présentons ici, les romans, poésies, lettres, etc., découverts au fils de nos lectures et faisant référence à Roucy.

Notre but est, peut-être de vous les faire découvrir, assurément de vous donner l’envie de les lire.

Aujourd’hui le général Mangin à Roucy dans des extraits de :


Henri DUTHEIL. De Sauret la Honte à Mangin le Boucher. Roman comique d’un état-major.

Nouvelle Librairie Nationale. Paris, 1923.

Mangin le BoucherL'auteur :

Né en 1892, Henri Miguet est affecté au début de la guerre comme secrétaire à l’état-major de la 5e D.I., où il demeure jusqu’en juin 1916 (avec des interruptions pour cause de maladie), date à laquelle s’achève son récit (sous le pseudonyme d’Henri Dutheil). Pour Norton Cru, l’auteur, qui se situe dans la mouvance de l’Action Française et de Léon Daudet, " fait de la politique, assouvit ses haines personnelles et ses haines de parti, et n’écrit un livre de guerre que pour avoir l’occasion de placer ses jugements sur tout autre chose. "(Témoins ; p.301-302)

 

N.B. : les illustrations proviennent de collections privées et ne figurent pas dans le livre.

La mobilisation

Page 9 : " Comme Binet-Valmer, citoyen de Genève, Henri Dutheil, citoyen de Paris, est parti pour la guerre avec l’état-major d’une division d’infanterie, la 5e du IIIe Corps d’Armée (Binet-Valmer, avec la 7e du IVe Corps). "

Le général Mangin

Page 94 : " Mangin… des années ont suivi les 22 mois que j’ai vécus près de lui, dans son voisinage immédiat, dans son ombre… les 22 mois de front, où je fus l’un des cinq secrétaires de son Etat-Major, - quelqu’un de sa suite, directement : l’approchant à toute heure du jour, de nuit, dans toutes les circonstances – si dramatiques parfois ! Des années se sont écoulées – et son nom prononcé soulève en moi un bouillonnement d’émotion, d’images, de sentiments, de souvenirs, un flot chargé, complexe, inanalysable, que le temps n’a pas clarifié. "

Portrait Mangin

Le général Mangin.

L'Etat-Major de Mangin

Page 116 : " Il me va falloir écrire maintenant l’histoire comique – héroï-comique plutôt – de tout le petit groupe humain qui gravitait autour de Mangin ; des satellites de tous rangs qui évoluaient autour de cet astre de première grandeur : officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, du Chef d’Etat-Major jusqu’au dernier tambour. Ce sera la vie intérieure d’un Q.G. de Division pendant la guerre – avec ses types principaux, ses premiers rôles, ses comparses ; ses traditions, ses routines ou manies ; les incidents notables de sa longue odyssée ; ses nombreux déplacements, qui faisaient ressembler parfois nos fourgons réglementaires au chariot de Thespis " comme un essaim chantant d’histrions en voyage… " et certes, les comédiens ne manquaient pas, dans la  " troupe de Mangin…"   

L'arrivée à Roucy

Pages  167 - 168 :  " 3e station : Roucy (cinq mois).

En plein hiver, sous des averses glacées, une bise qui nous flagellait, par des routes défoncées que la nuit, tombant vite, rendait impraticables aux piétons, nous quittâmes Chenay pour Roucy – le département de la Marne pour celui de l’Aisne.

Les fourriers nous avaient fait, d’avance, mille descriptions colorées de cette nouvelle garnison… elle perchait sur la côte, face à Craonne, face aux Boches. Il fallait pour y arriver, se défiler aux vues ; on n’y accédait en plein jour que par petits paquets, par groupes isolés. Les convois n’y venaient que la nuit, toutes lumières masquées. Ces récits, d’autres encore, propagés, amplifiés, faisaient de Roucy un lieu mystérieux, inquiétant, terrible, plein d’attraits et de dangers, que nous n’abordions point sans un petit frisson… Dans quelle mesure exacte il méritait sa réputation, on en jugera par les lettres ci-dessous, adressées à Rouen, à l’ami Romanet. "   

Roucy, la ville inconnue

Page 168 : "Fin décembre 1914.

Mon cher ami, nous sommes installés depuis 3 jours dans la " ville inconnue " qui n’a pas déçu nos imaginations. C’est une bourgade ancienne, dont les groupes de maisons basses, couvertes de tuiles brunes, s’étagent en espalier sur des plates-formes successives au flanc de la falaise de l’Aisne. Rues montueuses, places irrégulières autour de leur fontaine, église massive et grise, ruines d’une chapelle abandonnée ; et dominant tout le pays, un blanc château moderne construit sur les vestiges de quelque burg gothique."

Numériser0070

A gauche, le château, à droite le prieuré.

Le prieuré

Pages 168 - 169 : " Nous habitons au pied de ce château, un prieuré dont les deux longues terrasses plongent dans la vallée, et d’où se découvre un vaste et beau panorama. La demeure est meublée avec un luxe sobre, dans le style anglais, relevé par quelques belles pièces : commodes Louis XVI, guéridons, consoles, miroirs des bonnes époques, aux lignes simples et pures. Un vrai décor de roman de Boylesve. Je m’y représente facilement la jeune fille bien élevée qui, le soir, rêve vaguement à la fenêtre de sa chambre blanche et claire, en regardant le paysage ; et, dans le salon un peu solennel, une famille un peu gourmée mais dont le traditionalisme est agréablement tempéré par beaucoup de goût et de politesse naturelle ; enfin le vieil oncle philosophe et sentencieux qui va des fleurs de son jardin aux livres de sa bibliothèque (in-8°, veau, dos orné, tranches dorées, filets et armes sur les plats).  50

La terrasse du prieuré avant-guerre

Il y a malheureusement en face de nous, dans les lignes boches, de l’autre côté de la rivière, une sacrée batterie d’obusiers qui nous bombarde chaque jour de 2 à 3 h. après-midi, et crache la mort sur le paisible village. Nous entendons l’obus partir au loin, du fond des brumes, arriver en sifflant lugubrement, éclater avec fracas, tantôt devant nous, tantôt derrière, ou à gauche, ou à droite – et nous nous entassons dans les caves en attendant la fin de la distribution. Tous les carreaux du patelin sont descendus dans la rue, les murs sont ébréchés, troués, criblés de shrapnells, les toitures arrachées, des bicoques sont éventrées et des gens sont tués, de-ci de-là. Ça ne vaut pas le quartier Ganterie et ton petit colombier au 4° dont tu me fais une si alléchante description.

Dès la nuit tombée, toute lumière est sévèrement proscrite dans les cantonnements : on se balade à tâtons, en trébuchant à chaque pas sur les escaliers éboulés. Cependant des projecteurs balayent les ténèbres, des fusées éclairantes illuminent l’horizon, des coups de feu fulgurent dans l’ombre, et le canon, sans cesse, tonne… "   

L'épicière

Pages 171 - 172 : " MADAME Baluchoux.

Notre popote est établie chez une épicière de trente ans, chaude comme braise, et de qui l’appétissante maturité se laisse volontiers frôler par nos soudards, hérissés de poils, mouchetés de boue, sevrés de femmes depuis six mois. Elle évolue parmi ces mâles (qui assaillent sa boutique comme s’il s’agissait d’un couvent de nonnains), débite du gruyère, emplit des bidons, vend des boîtes de sardines, en corsage très décolleté ; un mince ruban de velours noir autour du cou gras et blanc soutient un petit pendentif qui sautille au-dessus de la naissance des seins, le polisson ! Les yeux des poilus flamboient sous les sourcils en broussailles ; et l’on dirait une chèvre de Sabbat dansant au milieu des boucs.

Elle cherche auprès de moi des frissons d’un autre genre. D’abord, imagines-tu la " découpure " légèrement effarante que je balade par les rues de ce bourg crapouilloté ? Ma longueur, ma maigreur perpétuellement et frileusement enveloppées dans ma capote (qui depuis le départ de Rouen n’a guère quitté mes épaules plus souvent que mon pantalon mes jambes) ; une calotte de laine bleu foncé couvrant hermétiquement mon crâne rasé dont elle épouse la forme, je ressemble à un diseur de messes noires ; de plus tu sais que mon menton barbu et mes dissertations érudites et prolixes sur des points scabreux de casuistique amoureuse, m’ont valu le surnom de « Satyre ». Alors, elle me dit : " Mon satyre chéri, vous avez l’air d’un moine, et vos yeux sont très beaux " Je lui pose, d’une voix insinuante, des questions d’une impudence extrême.

Parfois, je lui déclame " con amore " des vers de Verlaine ou de Musset, ou je chante à tue-tête des scies de casernes, ou je crible de brocards Bérard, le réserviste d’Albert Guillaume, le Père Aubry qui n’en peut mais. Ces brusques transitions me font passer pour un détraqué, d’autant plus facilement que Frantz ce gros poussah, m’accuse d’avoir bu de l’éther, jadis.

Je laisse dire, je laisse pousser cette réputation, je continue à jouer ce rôle… ça les amuse et ça me détend les nerfs. Et puis j’en demande pardon mentalement à ma petite madone, le soir en faisant les cent pas, avant de me pieuter, sur la terrasse du Prieuré."

Roucy la nuit

Page 173 : "La bourgade sommeille à mes pieds ; au-delà s’étend la plaine dont les chemins geignent sous les cahots des trains régimentaires descendant ravitailler les habitants des tranchées ; puis l’Aisne débordée dont la nappe s’étale sur les prairies qu’elle inonde ; enfin les bois où  serpente la " ligne de feu ", et de l’autre côté, la masse indistincte des plateaux que tient l’ennemi, l’horizon immense, mystérieux, avec ses feux et ses fusées, ses fulgurations et ses lueurs, l’aboiement de ses canons…

Il y a des nuits calmes, où ne sonnent que de rares coups de fusil isolés, espacés : sentinelles surprises, patrouilles qui se rencontrent à la corne d’un boqueteau.

D’autre fois, c’est un vacarme infernal, pétarade sur tout le front, mousqueteries, mitraillades, détonations précipitées du 75, grondements des gros canons – tout marche, tout fonctionne, les obus éclairants, les projecteurs, les signaux rouges, blancs, bleus… Ca ne nous empêche pas de nous endormir dans notre grenier, sur les paillasses de notre galetas, lorsque le travail nocturne nous a suffisamment vannés. On se fait à tout, même à l’ennui de cette existence monotone coupée d’émotions trop violentes. "

Numériser0151

Mangin en 1ère ligne

Pages 182 - 184 : " La journée de Mangin à Roucy… 

Le grand enfonceur et défonceur de Boches, comme l’appelle si justement Léon Daudet, se levait tôt ; le petit déjeuner expédié, il partait " dans le secteur ". L’auto devait le conduire jusqu’au point où la route, défoncée par les obus, devenait impraticable ; que cette route d’ailleurs fût exposée ou non aux vues de l’ennemi, à proximité des lignes ou loin d’elles, camouflée ou pas camouflée. C’étaient là les cadets de ses soucis. Aussi lui fallait-il des chauffeurs "casse-gueule ", et un accompagnement de marmites était-il la chose la plus courante du monde au cours de ces petites excursions. 

Quand les boches mettaient de l’acharnement à poursuivre cette cible rapide, quand ils dépensaient beaucoup d’obus et tiraient sur lui un grand nombre de coups de canon, il était extrêmement flatté, et souriait d’aise, sans aucune affectation. " A la bonne heure ", semblait-il dire. " Ils font bien les choses, aujourd’hui, ils savent à qui ils ont affaire et me saluent selon mon rang. " Réellement, cette politesse l’enchantait, et il s’étalait, épanoui. A côté de lui ses compagnons serraient les fesses, et le chauffeur filait comme un gibier traqué, sans souci des trous ni des ornières…

En suivant le boyau, et jusque dans les tranchées de première ligne, il gardait cette splendide indifférence, ne prenait pas la peine de se baisser aux endroits dangereux, ou d’enlever son képi provoquant, rouge, doré, étincelant, qui se voyait à deux kilomètres. Les hommes gobaient cette crânerie, au début ; mais ensuite elle ne les séduisit plus que médiocrement, car cette façon de " ne pas passer inaperçu " avait le plus souvent pour eux des conséquences fâcheuses. Les Boches, estomaqués du toupet de Mangin, signalaient sa présence " en face " ; au bout du temps nécessaire aux réactions de cette race lourde et lente, l’endroit où ils avaient aperçu le képi insolent recevait quelques copieuses rafales de grenades, de mitrailleuses et de torpilles, voire d’obus. A ce moment, le général était déjà loin, mais la garnison de ce point névralgique " dégustait " la ration à lui destinée, et le maudissait de tout son cœur. "  Mangin dans les tranchées

Le général Mangin dans les tranchées.

Déjeuner au prieuré de Roucy
Pages 185 - 187 : "Quand il n’avait prié à déjeuner ni Hanotaux, ni Doumic, ni Botrel, ni Paul Adam, Mangin se moquait de l’heure comme d’une guigne ; et comme les officiers de sa popote ne pouvaient pas décemment se mettre à table sans lui, l’inexactitude du " Vieux " les mettait souvent de fort méchante humeur. Dame ! À ceux qui soignaient une vieille maladie d’estomac, il eût fallu une vie régulière, des repas à heures fixes. C’est une chose réalisable quand on a la veine d’appartenir à un Etat-Major de Division ! Mais allez donc obtenir cela de ce diable d’homme dont la guerre est la raison d’être, qu’elle passionne, qu’elle absorbe au point que tout préoccupation lui semble secondaire, même dans les secteurs les plus calmes…

Ces messieurs, à partir de midi, se mettaient à marcher de long en large ainsi que, dans une cage, des tigres affamés. Tout en grommelant, ils regardaient l’heure, poussaient un soupir, faisaient une grimace, et reprenaient leurs allées et venues mélancoliques.

Les cuisiniers grognaient aussi. Toute l’autorité de Baba lui-même ne suffisait pas toujours à leur faire rentrer leurs protestations dans le ventre. " Il sait bien te le dire quand le rôti est brûlé, lamentait Eugène Guyan, avec son traînant accent d’Oissel, mais penses-tu qu’il se grouillerait un peu pour arriver en temps… Si j’étais civil je le " quitterais tomber ", ton Patron ! "

" T’sst’ ! faisait Baba, z’entends li voiture ! "

 Un " Ah ! " général de soulagement détendait immédiatement tous ces visages renfrognés, et sur les talons du chef, qui répondait aux saluts, souriant, affable, on se précipitait dans la salle à manger avec un grand bruit de bottes et des exclamations satisfaites.

L’après-midi, il travaillait dans son bureau, seul ou avec son chef d’Etat-Major, recevait des chefs de corps ou d’unités. Il avait une puissance de labeur proportionnée à toutes ses autres étonnantes qualités d’organisateur et de meneur d’hommes, à sa résistance physique.

Baba plaçait toujours en belle vue dans l’appartement de son maître la photo de Mme Mangin et de ses enfants, quelques autres objets personnels, que le général transportait partout avec lui et qui partout, dans ces logements de hasard, instituaient le " chez lui ". Et puis un parfum violent, qui était le sien, celui dont il usait dans sa toilette, imprégnait vite les locaux qu’il habitait et indiquait à tous : c’est ici la tanière du lion."

Mangin en pied

Les soirées au prieuré

Pages 187 - 189 : "Après le dîner, je l’ai dit déjà, le général s’accordait et accordait à son entourage quelques moments de récréation. On fumait des pipes, on jouait au bridge ou aux échecs, on parcourait les revues auxquelles il était abonné : Illustration, Revue de Paris, Revue des Deux Mondes, un tas de journaux. Puis on se remettait à la besogne, c’était pour nous l’instant du coup de feu : l’arrivée du courrier du corps d’armée, les ordres de l’armée à copier, à répartir, à transmettre, les instructions de Mangin et de son Etat-Major élaborées dans le courant de la journée et qu’il s’agissait maintenant de taper, de tirer et de faire parvenir aux intéressés. Cela nous conduisait habituellement jusque passé minuit. Alors le général s’enfermait encore une fois dans sa chambre et là il confectionnait, avec une ponctualité digne d’éloges, sa lettre quotidienne à sa femme. Cette lettre écrite, il la mettait sous enveloppe, et pour la cacheter, ne se contentait pas d’humecter d’un peu de salive le bord gommé, mais badigeonnait toute la face interne de la partie à rabattre d’une dose massive de colle très forte, et fermait… sans doute se méfiait-il des indiscrétions d’un quelconque cabinet noir et prenait-il ses précautions en conséquence. Quand il avait fini, il revenait jusqu’à la salle où nous nous tenions et remettait ce pli entre les mains de notre sergent et vaguemestre : Madeline, ou de l’un de nous. Il était parfois 1 heure, 2 heures du matin… mais un secrétaire au moins devait veiller jusque-là, attendre la remise de la lettre du Général, par le Général lui-même. 

Quand on tombait de sommeil, cette attente supplémentaire prenait des allures d’épouvantable corvée. Un soir, que j’étais de planton, je m’étais vaguement assoupi sur une chaise, tenant dans chaque main un de mes souliers que j’avais quittés d’avance pour être plus vite couché. La porte en s’ouvrant me fit sursauter. Le général était devant moi. Il m’impressionnait énormément : jamais je n’ai pu, vis-à-vis de lui, prendre de l’assurance, me familiariser. Jamais, quand il m’a adressé la parole, je n’ai pu lui répondre autrement qu’en bafouillant. Cette fois-là, encore à demi endormi, le trouble que me causait toujours sa présence atteignit son maximum : me levant subitement, j’ouvris la main droite pour le saluer : et le godillot que je tenais dans cette main, abandonné lâchement, roula sur le sol avec fracas. A ce moment précis, Mangin me présenta sa lettre : pour la recevoir je tendis la main gauche, lâchant mon autre croquenot qui s’en fut retrouver, avec le même bruit, son frère sur le plancher. Mangin sourit, imperceptiblement, et me dit ensuite, très Régence : " Bonne nuit, mon ami, dormez bien. " Rouge comme un homard, furieux et confus de ma maladresse, j’ouvris la bouche toute grande, mais aucun son n’en sortit. " Bon, il va me prendre aussi pour un mal poli… ou pour un être complètement abruti, " me dis-je : et, comme il refermait la porte, je fis un effort désespéré, je parvins à arracher de mon gosier ces mots que je hurlai d’une voix suppliante et retentissante : Bonsoir mon Capitaine !  

Un petit rire sonna dans le couloir… Accablé de honte, j’allai m’écrouler sur ma paillasse et m’endormis, en me traitant de tous les noms… "  Boulangerie.JPGumériser0002

Soldats dans les ruines de Roucy

Baba, le mameluck

Page 195 : " Baba, le mameluck de Mangin, avait près de 2 mètres de haut. C’était un personnage ;  " le Nègre du Boucher ", disaient les poilus qui, les jours de cafard, et de hargne, et de rogne, l’associaient à son maître dans une commune exécration. Mais Baba savait parfaitement qu’il était un Noir et non pas un Nègre – différence essentielle ! – il avait de lui-même et de l’importance de son rôle une idée qui n’était pas mince. Autour de lui, les blancs ne manquaient pas d’ailleurs, de qui la bêtise, l’ivrognerie, la malpropreté, les comportements pitoyables ou ridicules ne fournissaient que trop au Noir des prétextes à les mépriser… "

Baba monte la garde

Pages 200 – 202 : " Il était, naturellement, dévoué corps et âme à son Maître – au service duquel il se trouvait depuis l’âge de 15 ans, et qu’il n’avait guère quitté, le suivant comme son ombre – son ombre noire – partout où il plantait sa tente.

S’il ne couchait pas – pas toujours du moins – en travers de sa porte, il couchait quelquefois – à Roucy, par exemple – en travers de la porte du placard aux provisions. J’ai relaté que nous nous couchions très tard, notre travail ne prenant fin que vers 1 heure du matin. A Roucy, précisément, pour gagner le galetas où nous passions nos 6 ou 7 heures de mauvais sommeil, il nous fallait traverser la cuisine… et passer devant le placard… qui attirait Laverdure avec une force irrésistible. Mais il s’agissait de ne pas attirer l’attention des cuisiniers… et de Baba, maître d’hôtel et premier valet de chambre, qui avait la responsabilité des vivres et des liquides !

" Est-ce qu’il dort, ce grand macaque ? " grommelait le caporal. Puis, avec mille précautions, il entrebâillait le placard, enfonçait son bras dans ses profondeurs obscures, et ramenait la carafe de vin blanc qu’il vidait en se dépêchant, avec des glouglous étouffés. Je saisissais l’occasion – je l’avoue à ma honte – pour chiper quelques dattes exquises. Mangin en voulait toujours sur sa table. Qu’on m’excuse, j’avais d’affreux tiraillements d’estomac et je me nourrissais fort mal à l’ordinaire insuffisant.

Quand le dormeur lui en laissait le loisir, Laverdure poussait plus loin ses investigations et s’attaquait aux liqueurs fortes. Mais, le plus souvent, mon Baba, qui ne sommeillait que d’un œil, s’agitait sur son matelas, sortait de l’amoncellement de couvertures, de cache-nez, de passe-montagnes sous lequel il s’ensevelissait frileusement le soir, en véritable fils des pays chauds, montrait ses yeux blancs, brandissait ses longues mains, plus pâles en dedans, et menaçait le caporal de toutes les foudres de Mangin. Penaud, celui-ci grimpait l’escalier qui montait à notre soupente ; bientôt tout rentrait dans l’ordre, et les ronflements d’Eugène Guyan reprenaient de plus belle. "

Baba sans peur

Pages 202 - 203 : " Baba, qui se moquait des balles, ne manifestait pas un goût très vif, au début de la campagne, pour les éclatements d’obus. Ça faisait beaucoup de bruit, des fumées qui sentaient mauvais, bref ça ne lui disait rien du tout… Alors Mangin trouva ceci :

Chaque jour après déjeuner, à Roucy, une batterie nous bombardait, ponctuellement. Nous nous mettions dans une cave, en attendant que ce soit fini ; et Baba n’était pas le dernier à s’y cacher. Mais, au fort du marmitage, la silhouette de l’aspirant de Garnier des Garets s’encadrait dans l’ouverture de la cave, en haut de l’escalier, et nous entendions :

" Baba ! Es-tu là, Baba ?

" Vui, grognait Baba, présent !

" Baba, le général te fait dire d’aller pousser ses volets. Le soleil le gêne. "

Et, naturellement, quand le général donnait un ordre à Baba : " Exécution ! immédiatement. "

Baba, docile, bien qu’un peu maugréant, sans doute, au commencement, allait pousser les volets, cependant que les marmites descendaient avec fracas. Peu à peu il s’habitua, s’aguerrit et ne prêta pas plus d’attention que son maître à ces " contingences ". La chambre du général occupait, au " Prieuré " de Roucy, le bout du bâtiment qui regardait vers Craonne, c’est-à-dire vers les lignes boches. On pouvait la voir, depuis ces lignes, comme on voit le nez au milieu de la figure. C’est bien pour cela qu’il l’avait prise, du reste, ce sacré bonhomme, ce dur à cuire ! "

Les prémices du printemps

Pages 212 - 214 : " Roucy (suite). "

  "Une enveloppe de Fribourg m’apporte quelques lignes de ma petite amie. Elles ne sont pas datées ; le tampon de la poste suisse porte : 9-III-15. Elles arrivent avec la première matinée de printemps : l’air soudain tiédi ne garde plus, des bourrasques glacées d’hier et d’avant-hier, qu’une vague fraîcheur qu’il faut chercher à l’ombre. Partout où luit le soleil, des bourgeons pointent et des oiseaux pépient. Tout est si clair et si calme, on sent que la vie va déborder bientôt de toute la nature et que le vieux miracle du renouveau, de la résurrection, qui attendrit et dupe les âmes des hommes depuis des âges, va s’accomplir une fois de plus. Le silence qui régnait sur les champs tour à tour durcis par le gel, détrempés par la boue froide, couverts par la neige, ce silence s’émeut, frémit, traversé par des milliers de rumeurs et de voix rajeunies qui s’apprêtent à entonner l’hymne éternel.

Le soleil joue sur le paysage, éclaire parfois très nettement les maisons, les clochers des bourgades occupées par l’ennemi.

Un coup de gong brutal secoue le paysage confiant et l’âme qui s’alanguissait ; le canon continue à détruire et à tuer. Je tiens ta lettre dans mes doigts, ma petite enfant chérie, elle est un signe de vie, rien de plus : car je ne peux pas t’écrire davantage, dit-elle. Elle renferme pourtant à la fin une humble phrase, un appel timide et déchirant qui me touche au cœur : espérons que la guerre est proche de sa fin, et alors ç’aura été la dernière séparation, n’est-ce pas ? 

330

Roucy à la fin de la guerre 14-18

L’avenir que tu implores, ô mon amour, je voudrais m’attarder aussi à le rêver, mais les détonations violentes m’en empêchent, qui maintenant se précipitent, hurlent à la mort sans interruption, insultant à la sereine joie que le ciel limpide déploie au-dessus des campagnes ; il est bon et salutaire, quand on se trouve sur le front, de n’avoir aucune espérance autre que celle de la victoire ; aucun amour autre que celui de la patrie. Le devoir exige de chacun de nous qu’il soit tout entier à la tâche présente. Il est illusoire, il est dangereux, quand on est encore en pleine lutte, de songer avec délectation et désir à des lendemains de Bonheur et de Paix. J’ai même tort de me souvenir de notre passé, mon aimée ; j’ai tort, car il faut tenir. C’est une lutte titanesque – et incompréhensible. Deux millions de jeunes hommes déjà tués jusqu’à présent (au minimum) – deux autres millions mutilés. De glorieuses cités détruites de fond en comble, des provinces ravagées, des populations affamées. Les camps de prisonniers avec leurs milliers, leurs millions d’hommes dont quelques-uns pourrissent sur de la paille vermineuse depuis les premiers jours d’août. Des mères, des pères, des épouses torturés, un amoncellement de ruines. C’est anéantissant. Notre génération était prédestinée. Nous mettrons notre honneur à être à la hauteur de cette tâche formidable – quoi qu’il en coûte. "

L'Illustration - 3922 du 4 mai 1918

Le général Mangin et des soldats blessés.

L'engrais n'est pas cher cette année

Pages 214 - 215 : " 10 mai. – Chaleur orageuse. Le vent apporte jusqu’ici la puanteur atroce des cadavres qui pourrissent dans les fils de fer depuis le mois d’octobre. Ça nous reporte aux journées de la Marne, quand nous devions chercher un abri, parfois assez longtemps, pour pouvoir manger un morceau sans être incommodés par la pestilence, l’odeur de charogne qui nous poursuivait partout.

CIVILISATION !

Il me reste encore un peu d’eau de Cologne. Mais que penser des malheureux qui sont en première ligne, à vingt mètres des corps décomposés, en plein charnier ? Il parait que c’est blanc de muguet dans la vallée. L’engrais n’est pas cher cette année.

Des oiseaux s’éveillent dans les buissons, autour de moi, et ramagent comme si de rien n’était. Et là-bas, dans cet enfer, des hommes se battent corps à corps depuis quinze heures !

Cette nuit, les Boches se sont servis d’eustaches, dans les boyaux. Inutile d’ajouter qu’on n’a pas fait de prisonniers. La guerre des Carthaginois contre leurs mercenaires ayant déjà été appelée guerre inexpiable, je me demande quel nom on pourra donner à celle-ci. "

Départ de Roucy 

Page 215 : "17 mai. 4e station. Fismes… "

 

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