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13 novembre 2019 3 13 /11 /novembre /2019 08:31

Revue des Deux Mondes - 18 juillet 1937. PARIS - 15, rue de l'Université.

 

Elie CHAMARD est né à Cholet le 4 janvier 1891.

Industriel et homme de lettres, il participe durant presque cinquante ans aux activités de la Société des sciences, lettres et arts de Cholet dont il est aussi le secrétaire.

Le 8 octobre 1912, il est incorporé au 77e Régiment d'Infanterie et nommé musicien-brancardier le 11 février 1913.

Présent au corps lors de la mobilisation, le 5 août 1914, il est dirigé vers le front comme brancardier.

Pendant l'offensive Nivelle, le régiment va notamment participer à la prise des Bastions de Chevreux (22 mai 1917). Quelques jours auparavant il est au repos dans les carrières de Roucy.

Titulaire de la médaille militaire et de la croix de guerre 1914-1918 avec deux étoiles de bronze, Elie CHAMARD est mort à Cholet le 6 mai 1971.

Extrait, pages 433 à 437 :

 

Les Bois des Couleuvres

 

Il faisait chaud dans ce bois que les hauteurs du Chemin des Dames protégeaient des vents du nord. Le soleil, implacable, dardait ses rayons de feu. Et la faible brise, qui, par instants, soufflait dans la vallée de l’Aisne, ne parvenait pas à rafraîchir le temps orageux. A peine cette brise, d’ailleurs, ridait-elle légèrement les eaux de la rivière et du canal latéral dont les larges méandres allaient se perdre à travers les collines boisées et verdoyantes du Soissonnais.

On était au 20 mai 1917. Relevés des premières lignes dans la nuit du 16 au 17, les bataillons prenaient, avant l’attaque, quelques jours de repos. C’est ainsi qu’ils avaient passé quarante-huit heures dans les carrières de Roucy, longues galeries creusées dans le roc des collines qui dominent la rive sud de l’Aisne. Ces carrières, dont les ouvertures, à peine camouflées, « regardaient » vers l’ennemi, étaient malodorantes, sales, mais éclairées à l’électricité. Les hommes avaient fini par s’y installer tant bien que mal, heureux tout de même d’être à l’abri du bombardement et de pouvoir, en fraude, aller à l’arrière se ravitailler dans les villages voisins.

Le moral était merveilleux, malgré la grande déconvenue du 16 avril. Et chacun se préparait de nouveau à faire, sans hésiter, son devoir pour l’attaque des bastions de Chevreux. L’enlèvement de ce système de courtines se révélait absolument nécessaire afin de parfaire le front du Chemin des Dames dont il fallait prolonger la ligne de Craonne à Chevreux. Et le général Niessel, commandant le 9e corps, avait chargé le 77e de cette opération.

Deux bataillons de ce régiment étaient ainsi arrivés, en ce matin du 20 mai, dans le bois des Couleuvres. Partis au petit jour des carrières de Roucy, ils avaient traversé Concevreux et franchi l’Aisne à Cuiry-les-Chaudardes. Sous les taillis épais, les hommes recherchaient maintenant l’ombre et se dissimulaient à la vue des avions qui, tous les jours, ne cessaient d’inspecter nos lignes. Couchés à même l’humus des feuilles mortes, ils goûtaient la fraîcheur des sous-bois que fleurissait une profusion de muguets. Le soleil paraissait à travers les ramures et posait sur le sol des taches de lumière dorée, mouvantes et magnifiques. L’air embaumait. Cachés dans les verts feuillages, les oiseaux, éperdument, chantaient. Les hommes, se laissant aller à la douceur de vivre, rêvaient… 

Quand, tout à coup, apparaissent d’étranges émissaires, agents de liaison d’un régiment voisin dont un bataillon a refusé hier soir de monter en ligne. Des billets circulent sur lesquels une écriture malhabile annonce que la guerre est finie, que des régiments entiers marchent sur Paris. Des parleurs s’improvisent, - ils ne sont pas du 77e : - « Vous ne savez pas ce qui se passe, les gars, car vous descendez de là-haut. La guerre sera terminée quand vous voudrez. Il suffit d’empêcher les ravitaillements d’obus de parvenir aux batteries et de refuser ce soir, comme nous, de faire la relève… »

Les hommes écoutent sans trop comprendre, lèvent les épaules. Mais les émissaires insistent : « Que faisons-nous ici ? Les ouvriers métallurgistes, les mineurs sont à l’arrière. Bien payés, à l’abri, ils attendant, sans hâte, la fin des hostilités. Où est la justice ? Nos permissions sont supprimées. Une vague de dévergondage déferle dans le pays où l’on se moque de nous. On essaie de nous cacher la vérité. Mais, par des sources sûres et détournées, d’autres nous renseignent utilement. Et puis, cette terre de France que vous défendez depuis tant de mois, tant d’années, combien d’entre vous en possèdent-ils en propre un mètre carré ? Pour qui nous battons-nous enfin ? Pour des généraux auxquels il faut des victoires et de la gloire. La fin de la guerre, la verra-t-on un jour ? Plus sûrement, nous resterons à pourrir dans les barbelés… »

Les esprits se montent sourdement. Des yeux brillent dans les faces bronzées, mal rasées. Les hommes se lèvent, - tant pis pour le repos, - dans un bruit de baïonnettes, de bidons, forment des groupes qui pérorent toujours à voix basse :   « Ceux qui dirigent la guerre ne savent pas la faire. Ils nous promettaient la percée. Ils nous ont trahis… Nous ne voulons plus être des bêtes errantes, destinées à l’abattoir. Nous en avons assez de nous battre pour n’arriver à rien. On en a marre !.. » 

Les officiers s’approchent. A la compagnie de mitrailleuses du 1er bataillon, le capitaine Rocafort, que le sergent Delaunay a prévenu, fait rassembler ses sections dans un coin du bois. Le capitaine Bouhier groupe la 1re compagnie à l’écart. Les hommes obéissent sans un murmure. Le lieutenant-colonel Maillard, qui commande le 77e, interroge le commandant Béziers la Fosse. « Je suis certain, répond ce dernier, que mon bataillon ne se mutinera pas. Et même, mon colonel, je vous fais le pari, malgré la chaleur, d’ordonner le rassemblement de tout le régiment au sommet de cette colline qui domine l’Aisne. Je l’y mènerai. Il ne manquera personne. » Le commandant de Montluc, de son côté, est « sûr » du 3e bataillon qu’il tient merveilleusement en main et n’est nullement inquiet. La contagion ne saurait se propager si vite et si complètement parmi ces unités d’élite.

D’ailleurs, voici le général Niessel, qui vient de haranguer le régiment voisin et s’approche du 77e . Les hommes dressent l’oreille. Niessel ! le commandant du 9e corps, le grand chef !  Il nous a passés en revue, questionnés au camp de Mailly, regardés défiler sur toutes les routes, interpellant, jovial, chaque section. Les hommes connaissent tellement sa voix qu’ils ne se méprennent pas quand, la nuit, le général les salue en passant dans la tranchée. Il n’est pas fier avec le soldat qui se sent à l’aise et compris. Puis, il paraît que c’est un as, connaissant son métier. Que va-t-il faire ? Qu’un seul fusil parte du groupe des exaltés, et c’est la catastrophe, la répression impitoyable !

Le général a laissé son auto à fanion près du bois et, la canne à la main, il s’avance tout seul ; sur son casque, les trois étoiles s’aperçoivent à peine ; sa vareuse kaki, sans insigne, le fait ressembler à un simple soldat. Il marche d’un pas vif, selon son habitude, le jarret tendu. Les orateurs essaient encore de placer quelques mots, de conseiller la désobéissance. Mais les hommes ne les écoutent plus. Ils quittent leur attitude agressive et regardent leur général. Celui-ci pose droit sur eux ses yeux bleus et clairs, semble leur communiquer sa flamme, sa volonté.

« Mes enfants, dit-il, j’ai voulu vous voir et vous parler avant l’attaque. » La voix s’élève ferme, vibrante, dans un grand silence. Elle s’adoucira, au fur et à mesure que le général parlera, et un bon sourire illuminera le visage énergique. « Vous allez monter en ligne ce soir. Vous descendrez dès que vous aurez conquis vos objectifs et vous partirez en permission. La préparation d’artillerie a été aussi bien faite que possible. Les photos d’avions montrent que les tranchées et les ouvrages de l’adversaire sont totalement bouleversés par notre bombardement. Je vous donne ma parole d’honneur qu’il n’y a plus de fils de fer. L’artillerie a fait son devoir. A vous de faire le vôtre pour l’honneur de votre magnifique régiment. Pendant l’attaque, je serai près de vous et je vous verrai. Allez me chercher des Boches ! J’ai confiance en vous. Vous allez rentrer maintenant dans vos compagnies, vous reposer, essayer de dormir jusqu’à ce soir pour posséder toutes vos forces cette nuit et demain. Je resterai ici jusqu’à votre départ. »

Tout malaise est dissipé. « Il a du culot, notre général, tout de même », constate l’agent de liaison Hervé, du 1er bataillon. Et ce culot lui sert. La crânerie à la guerre, c’est d’un vrai chef. – « En somme, dit un autre poilu, Niessel a raison de nous faire confiance. Si nous écoutons pérorer, nous savons bien quand même où se trouve le devoir, le dur devoir auquel nul ne peut échapper… »

 

Pages 444 – 445 :

Le mouvement splendide a enthousiasmé le général Niessel qui put suivre la manœuvre du haut de son observatoire du Faité (1)…

 

  1. L’observatoire du Faité était situé sur une crête, en avant de la ferme du même nom, à la lisière d’un petit bois. Le général Niessel avait fait installer, dans les arbres, un perchoir d’où l’on dominait tout le champ de bataille.  

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